Biographie

Brahim Saci : Auteur, compositeur, interprète algérien, d’expression berbère de Kabylie.

SACIBrahim Saci est né en Algérie, dans un village de Kabylie, Tifrit Naït Oumalek, village célèbre sous la protection du très vénéré Saint Sidi M’Hamed Oumalek.
La tradition rapporte que le Saint Sidi M’Hamed Oumalek s’y est établi probablement vers la fin du XIVème siècle. Brahim Saci est l’un de ses descendants.

Jusqu’à l’âge de 10 ans, il passa une enfance heureuse au village. Puis il  partit rejoindre son père à Paris . Brahim Saci suit sa scolarité à l’école primaire Eugène Varlin, au collège Gustave Courbet à Pierrefitte, puis au lycée Paul Eluard à Saint-Denis.

Déjà poète adolescent, s’inspirant de Baudelaire (1821-1867), de Rimbaud (1854-1891) et de Nerval (1808-1855), il remporta des prix aux concours de poésie organisés par le lycée Paul Eluard.
Très tôt il a baigné dans les Arts, bercé par les chants berbères que fredonnaient sa grand-mère et sa mère.
Déjà enfant, il était fort doué en dessin, il devint des années plus tard, dessinateur, caricaturiste, métier qu’il pratiqua durant ses voyages en Allemagne, en Suisse, en Autriche, qu’il continue à pratiquer à Paris.

Après un Baccalauréat littéraire, philosophie, langues, il entame des études universitaires à l’Université Paris VIII, à Saint-Denis. Après une licence, langues étrangères appliquées, affaire et commerce, et une maîtrise en anglais, traduction scientifique et technique, il se passionne pour la musique et approfondit l’écriture

Il devint alors Auteur, Compositeur, Interprète d’expression franco-berbère de Kabylie.
Animateur à Radio Beur en 1992, à Radio France Maghreb en 1995, de 1993 à 1997 il présente des rubriques littéraires dans le domaine berbère à Bellovaque FM. A Beur FM de 1996 à 1997, à France Maghreb FM de 1998 à 2000, il présente des rubriques sur l’histoire antique des berbères.

Dans  Exil éternel, il rend hommage à Slimane Azem (1918-1983), ce grand poète philosophe, ce géant, qui a tant marqué la culture berbère, père de la chanson Kabyle

C’est l’espoir d’une culture, d’un peuple. Passage d’un exil volontaire pour le travail à un exil forcé pour fuir l’obscurantisme, comme poursuivi par une malédiction.

Dans Craa, s’inspirant d’une histoire vraie, il généralise, en tire une morale, pour dénoncer la dissolution des relations fraternelles et le matérialisme qui détruit tout en plongeant le monde dans la peur et la misère. Dans la chanson La désillusion, il décrit l’épreuve de l’exil et le passage entre le monde enchanté de la Faculté, le milieu universitaire, et la dure réalité de la vie, comme le passage entre le rêve et la réalité.

Dans 30 ans après, Tlatin lesna mi naada, il fait allusion à l’histoire de l’Algérie, la joie de l’indépendance fait place à la nuit et à la terreur.

 

Algérie
L’injustice et les péchés
Ont bien fini par vous plaire
Où est l’espoir du passé?
N’aimez-vous pas la lumière? […]

Le quatrain de cette chanson écrite en 1991 est un constat.
C’est l’évocation du drame algérien dont le peuple paie le prix fort, celui de la vie. Le peuple algérien mène une véritable lutte pour la survie de sa culture, de son identité amazighe, pour la démocratie et la liberté, mais aussi et surtout pour un avenir meilleur.

 

Même les oiseaux migrateurs
Reviennent toujours vers leurs nids
Que devient le voyageur?
Quand il est loin de chez lui. […]

Thème cher à Brahim Saci, l’exil qui s’impose comme inéluctable, mais avec un espoir de retour. Brahim Saci pose une question et attend des réponses. Normalement, qui dit voyage sous-entend un retour. Le poète regrette que les émigrés ne soient pas comme les oiseaux migrateurs. La métaphore  » oiseaux migrateurs  » nous montre que cet exil n’est supporté que pour mieux revenir à ses origines. En effet, les hommes tels les oiseaux migrateurs partent pour pouvoir vivre mieux et reviennent une fois que ce qui était recherché est atteint. Brahim Saci regrette cette époque où l’homme partait pour revenir vers ses racines.

 

J’ai vu bien des pays
Mais nul n’égale ta beauté
O soleil de l’Algérie!
Lève-toi, ô liberté! […]

La répétition de l’interjection littéraire  » ô  » dans ce quatrain marque l’intensité de l’émotion et de l’espérance que suscite l’Algérie. Louée pour sa beauté et l’espoir d’y retrouver un jour la liberté. Souffrance et nostalgie de l’éloignement, idéalisation du pays natal.

 

Même le soleil dans le ciel
Se couche quand arrive le soir
Même la pluie et la grêle
N’effaceront pas la mémoire. […]

On ne peut lutter contre le destin. La vérité finit toujours par surgir même au prix de lourds sacrifices. Il y a dans ce quatrain évocation de plusieurs éléments qui composent le temps,  » la pluie, la grêle, le soleil « , et même si l’obscurité finit par vaincre la lumière et que les éléments se déchaînent contre la liberté, ici à fin d’effacer la Mémoire et l’identité amazighe, l’espoir reste plus fort.

J’ai peur pour ceux qui oublient
Et veulent changer de visage
Si l’argent change leurs vies
C’est avec qu’ils font naufrage. […]

On ne peut pas changer qui l’on est ni d’où l’on vient,quels que soient les moyens. Le déracinement guette, on finit par en payer le prix. L’argent et le matérialisme peuvent corrompre et tout détruire, et par là-même amener à la déroute et plonger le monde dans les ténèbres. Le naufrage est la fin de tout, on sombre. Brahim Saci a peur, il sait que le temps et l’oubli sont des ennemis redoutables. Il sait qu’il n’est qu’un observateur, qu’il ne peut que constater et qu’il ne peut rien y faire, à part dénoncer. Comme chez Baudelaire le temps est vu comme un ennemi contre lequel le poète est impuissant.

Le déclin des jours
Abandonné sur les chemins de l’exil
Seul dans la triste ville
Déjà trente ans et je n’ai point d’abri.

Loin de chez soi rien n’est facile
S’égare l’existence fragile
Et ma jeunesse s’éteint dans Paris […]

Si le poète aspire à l’universalité, il a en même temps l’impression d’être de nulle part. L’exil intérieur du poète est une manière de se fuir soi-même, mais cette fuite là semble impossible. L’âme du poète est en exil en permanence. Ce thème récurrent chez Brahim Saci l’est aussi chez Charles Baudelaire. Quels que soient ses origines et le lieu où il vit, le poète est un écorché vif, qui voit passer le temps et le subit, d’où la corrélation entre le terme  » exil  » et le terme  » point d’abri « . En plus d’être exilé de par sa nature de poète, Brahim Saci l’est aussi car il vit loin du pays qui l’a vu naître, ce qui rend sa vie encore moins  » facile  » et  » fragile « . Il fait allusion à la temporalité des choses, il assiste impuissant à la jeunesse qui  » s’éteint « , avec elle part la lumière.

 

Trente années s’écoulent déjà
Je suis comme ces feuilles d’Automne
Le vent souffle derrière mes pas
Devant c’est l’orage qui tonne. […]

L’Automne est une saison qui succède à l’été et précède l’hiver, caractérisée par le déclin des jours, la chute des feuilles, saison du spleen, saison des poètes, thème cher à Baudelaire. Comme la mort nul ne peut échapper à la mélancolie, aux angoisses de l’existence. Brahim Saci évoque sa solitude dans la ville et ses foules et le choc du déracinement. L’Automne est le symbole du passage d’un monde à un autre, on pourrait presque dire de la vie à la mort. L’âme du poète est en errance entre le monde réel et le monde imaginaire, comme un observateur hors du temps, témoin privilégié de ce qui guette l’humanité et de ce qu’elle ne soupçonne pas. Le vent souffle et menace d’effacer les traces du poète. C’est aussi une allusion à son identité amazighe qui lutte pour sa survie, l’avenir s’annonce orageux, non sans sacrifice. Dans ce quatrain nous avons des éléments annonciateurs d’une tempête,  » vent « ,  » orage « .

 

Et moi qui marche haletant
Tant le feu dévore mon âme
Comme celui qui sème le vent
Un vent qui attise mes flammes. […]

Le fardeau de l’existence est lourd à porter. Le  » feu  » évoqué ici pourrait être comme un feu intérieur qui dévorerait tout sur son passage. Le feu est aussi un symbole de purification et de création. C’est lui qui permet à Brahim Saci de rester pur pour pouvoir voir et comprendre les choses, mais c’est surtout le feu intérieur qui le consume qui le pousse à la création. Il alimente d’ailleurs lui-même ce feu intérieur en cultivant la souffrance qui est souvent à la base de toute création artistique. Le feu est bien une force créatrice pour le poète, tout comme il le fut pour Apollinaire (1880-1918) et Baudelaire.

 

Le triste exil qui nous guette
Il nous gifle il nous opprime
Je ne chante pas pour la fête
C’est du feu que naissent mes rimes. […]

Ici il ne s’agit plus d’exil intérieur, Brahim Saci fait allusion au drame algérien. Celui-ci semble ne laisser entrevoir qu’une porte vers un  » triste exil « . Mais fuir la terreur pour retrouver loin de chez soi l’humiliation est une autre forme d’oppression. Les divertissements sont sans effet sur le poète. Brahim Saci sait que la poésie est l’une des réponses à la vie, entre espérance et désespoir. Nous avons encore ici évoqué le feu destructeur qui devient purificateur et créateur. Les rimes naissent du feu.
François Villon (1431-1463) écrivait:  » Au retour de dures prisons où j’ai laissé presque la vie.  »
Paul Eluard (1895-1952) écrivait:  » J’aurais bientôt perdu mon apparence, je suis en terre au lieu d’être sur terre, mon coeur gâché vole avec la poussière.  »
Voltaire (1694-1778) écrivait:  » Si l’homme a des tyrans, il les doit détrôner. « 

 

Le printemps m’a délaissé
Ca y est les feuilles sont tombées
O course folle des années!
Ca y est les fleurs sont fanées. […]

La jeunesse s’en est allée, le symbolisme de l’Automne est ici une façon d’évoquer la mort. La vie prendrait-elle fin lorsque la jeunesse s’en va ? Il y a là une vision pessimiste de la vie, on devine la tragédie de l’existence avec la fuite du temps.

 

O mes rêves vastes abîmes!
O rêves qu’on ne peut saisir!
Fugitive jeunesse sublime
Saison qu’on ne peut tenir. […]

Le désespoir guette ici le poète et il le plonge dans le néant. Il semblerait même que les rêves ne soient liés qu’à la jeunesse. On pourrait établir un parallélisme entre  » les rêves  » et  » la jeunesse « , en effet, tous deux sont insaisissables et on passe notre vie à les poursuivre et à tenter de les rattraper sans y parvenir. La jeunesse ne serait-elle qu’un rêve?
 » Les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus  » écrira Marcel Proust (1871-1922).

La désillusion
Mon esprit veut s’envoler
Mais mon coeur est prisonnier
Même si je ris quelques fois.Certains qui m’écoutent chanter
Des fois se plaisent à danser
Oublient le son de ma voix. […]

Quand le poète chante, sa mélancolie s’exprime à travers ses textes et la mélodie. Seuls les êtres à la sensibilité profonde le comprennent. Seul dans la ville et parmi les gens, le poète, est un incompris que le désespoir envahit. Le poids des souffrances nécessaires à la créativité du poète lui pèse car il perçoit trop bien la réalité. Témoin privilégié de l’époque, du temps qui passe inexorablement, le poète voit mieux que quiconque la mort et la jeunesse emportée. Ainsi il cherche à s’évader au travers des mots qu’il écrit, mais en vain car même si la joie et l’espoir sont présents, c’est bien souvent le désespoir et la souffrance qui l’emportent. L’emploi de mots comme  » danser  » ou  » ris  » l’est dans une nuance telle qu’il marque bien le contraste avec les sentiments profonds du poète qui est en ce bas-monde pour rappeler à l’humanité que tout n’est pas joie et bonheur. Prisonnier de ses sentiments, le poète n’en oublie pas moins la gaieté qu’il peut apporter au monde. Cependant, il nous démontre que rien n’est plus fort que les mots et la voix, sauf pour ceux qui ne savent pas écouter.

 

Après l’Université
Comme l’enfant qui croit gagner
Je me retrouve parmi les loups.

Le vent commence à souffler
Et moi je suis emporté
Je me retrouve je ne sais où. […]

La Vérité est bafouée, et le poète nous fait bien comprendre que l’époque a choisi le mensonge. C’est peut-être pour lui le pire des vices car il fait perdre la raison. Le mensonge ne peut mener qu’au mensonge et cette lutte pour la vérité ne peut se faire sans peine et sans souffrance. Les gens épris de liberté et de vérité se retrouvent souvent mis au ban de la société. Malgré des études universitaires, une intelligence certaine et la quasi-certitude de pouvoir se sortir des pièges de la vie, Brahim Saci réalise à quel point les hommes peuvent être pervers et cruels dans leurs comportements qu’il qualifie même de bestiaux,  » loups « . Le loup est un prédateur qui chasse en meute, il faut faire partie de la meute si l’on veut s’en sortir. Le ciel du poète se couvre et le vent se lève, entraîné par la puissance des éléments, Brahim Saci même s’il ne sait où tout cela va le mener ne peut que subir son destin. Le poète constate que la grandeur devient un obstacle, la noblesse de l’esprit tombe en dérision. Inaptitude du poète à se mouvoir dans ce bas-monde. Brahim Saci exprime un mal métaphysique qui touche à la condition humaine. Si Mohand ou Mhand (1848-1906), Slimane Azem, Dostoïevski (1821-1881), Camus (1913-1960), Sartre (1905-1980), Steinbeck (1902-1968), Fitzgerald (1896-1940) nous ont apporté leur vision d’une humanité tourmentée dans un monde absurde.

 

Comme le vagabond des rues
Qui arpente les avenues
On s’écarte à son passage.

Moi, comme un enfant perdu
Toutes les rivières en crues
M’emportent dans leurs sillages. […]

Le poète est avant tout un bohème, puisqu’incompris. On a dans ces tercets le sentiment que le poète est fui par ses contemporains. Il est bien connu que ce qu’on ne comprend pas fait peur et que les gens fuient le poète comme le plus grand de tous les maux. Malgré son besoin de solitude parmi les foules, le poète se retrouve désemparé face à cette situation. Ainsi il est comme un enfant perdu, déraciné, qui ne peut échapper à son destin. Même les éléments de la nature se déchaînent contre lui. L’eau symbole de pureté est ici dénaturée, en effet,  » les rivières en crues  » amènent une eau qui n’est plus ni limpide ni claire mais au contraire boueuse. Si celle-ci est devenue comme cela c’est par la faute du mensonge et de l’intolérance, ennemis de toute transparence et pureté.

 

Seuls les souvenirs nous blessent
Toutes les blessures de jeunesse
Celles qu’on ne peut oublier.

La vie passe et nous délaisse
Dans les regrets elle nous laisse
Et les souffrances du passé. […]

Le poète est impuissant devant le temps qui passe. Il sait qu’il ne peut se détacher de ce passé qui le fait souffrir. Le poète erre dans les méandres des souvenirs de jeunesse, l’apaisement est rare. Il y a comme une volonté de vouloir oublier. Mais les souvenirs s’éloignent pour nous abandonner dans les regrets. Le poète est comme un captif enfermé dans cette fatalité inexorable d’où l’on ne peut s’échapper. Mais l’oubli semble impossible. On sent le désespoir du poète devant une réalité qui le laisse passif, pour lui rien n’est plus dur à supporter que les souvenirs qui nous apportent les regrets.

 

En nous se trouve la souffrance
Et à chacun sa pitance
Personne n’est épargné.

A chacun sa providence
Moi c’est la part de l’errance
Qui m’est sûrement destinée. […]

Rien ne peut soulager la douleur du poète puisque la souffrance se trouve en l’homme, c’est sa destinée. On sent la lassitude, le désarroi du poète. Comme si l’homme se nourrissait de souffrances  » à chacun sa pitance « . Le poète puisqu’incompris est condamné à  » l’errance « . Il y a comme une résignation de la part du poète. Mais Brahim Saci sait
que l’errance lui permet d’aborder des rives lointaines qui favorisent la création poétique. Mais en même temps Brahim Saci est bouleversé car il n’a pas prise sur les événements. Il ne peut rien y changer puisque c’est le destin qui semble mener le jeu. Brahim Saci est très présent dans ce poème, comme dans tous ses poèmes, où s’exprime son expérience personnelle qui témoigne des joies et souffrances de l’existence. Le poète est sensible au caractère transitoire de la vie, à la fuite inéluctable du temps.

Joies amères
J’aime la joie comme tout le monde
Mais les plaisirs me viennent amers
Dans mon coeur l’orage gronde
Mon esprit vogue sur les mers. […]

Bien qu’il apprécie le monde pour ce qu’il peut apporter de joies, le poète ne peut ressentir que de la mélancolie face à ce même monde car il en perçoit tous les mystères. Il sait bien qu’à chaque médaille son revers et que ces joies sont fatalement accompagnées de souffrances qui épargnent encore moins le poète puisque c’est d’elles qu’il puise sa créativité. La quête de l’absolu rend l’existence difficile à vivre, le remède du divertissement est sans effet sur le poète,  » les plaisirs amers « . C’est l’ennui philosophique de Pascal (1623-1662) et de Baudelaire devant la fuite du temps. Le poète s’expose aux déceptions et aux échecs ce qui l’amène à prendre l’existence en dégoût. Dans ce monde illusoire le poète aspire à un monde meilleur, ainsi l’esprit s’évade, il y a une invitation au voyage, mais l’orage qui gronde annonce la tempête, ce qui rend le voyage périlleux.

 

C’est les blessures des années
Qui me laissent seul dans la nuit
Je passe ma vie à errer
Dans Paris sous la pluie. […]

Paris, ville chère à Brahim Saci, comme elle le fut pour Baudelaire et Apollinaire. Brahim Saci évoque sa solitude dans la ville. La nuit est le royaume du poète, c’est le refuge des âmes perdues.

 

Mes rêves brûlent dans Paris
Battus par l’épais brouillard
Mon ciel est toujours gris
Voyez le soleil est rare! […]

Le ciel de Brahim Saci est un peu comme celui de Paris, gris, couvert et orageux, mais le mauvais temps n’empêche pas les rêves de brûler. On a l’impression que le ciel de Brahim Saci est lié à celui de la ville,  » le soleil est rare « . Il prend les gens à témoin comme par détresse,  » voyez « .

 

L’exil me laisse sans abri
En proie aux quatre vents
Dans Paris s’élèvent mes cris
Courbé sous le poids des ans. […]

Le temps se déchaîne à présent sur le poète, et son exil intérieur le laisse sans repère. Les appels sont couverts par  » les quatre vents « . En toutes saisons les cris de Brahim Saci demeurent sans écho.

 

Personne ne peut fuir ses peines
Une part nous attend un jour
A sa guise le destin nous mène
Nous aurons tous notre tour. […]

Brahim Saci a une vision fataliste de la vie. Mais si nous subissons les souffrances, il sait très bien qu’après l’orage vient toujours le beau temps, arrive toujours un jour meilleur, même si nous ne sommes pas maîtres de notre destin.

 

La Colombe
Une colombe s’est envolée
Avec elle mes espoirs
Et la nuit vient de tomber
Je m’exile seul dans le noir. […]

La colombe représente plusieurs symboles. Tour à tour emblème de la douceur, de la pureté et de la paix, la colombe de ce quatrain pourrait tout aussi bien symboliser un amour perdu ou la liberté. Quoi qu’il en soit, elle semble s’apparenter à la lumière et à l’espoir. En effet, avec elle s’en vont à la fois les espoirs et le soleil, et son départ provoque chez le poète l’apparition des ténèbres (  » noir « ), le poussant à un exil intérieur comme si elle représentait une source de vie et une force créatrice.

Tu t’amuses à me narguer
O colombe capricieuse!
Tu sais que mes ailes sont mouillées
Mes pensées sont ténébreuses. […]

Brahim Saci tutoie la colombe, elle semble proche et pourtant si lointaine. La colombe qui symbolise ici la liberté se joue du poète qui reste impuissant. Il semble qu’il soit retenu prisonnier par un élément intérieur, des entraves invisibles, peut-être par ses souffrances internes. Cette situation désespère le poète puisqu’il ne peut voler  » mes ailes sont mouillées « , le désespoir le plonge dans les ténèbres.

Les soucis qui creusent mon âme
Obscurcissent mes pensées
Les nuits cruelles m’enflamment
Et je peine à respirer. […]

Comme une petite mort, le sentiment de privation de liberté semble étouffer le poète peu à peu. Son esprit ne connaît aucun repos. Comme si le poids de l’existence l’empêchait de respirer. Le feu créateur devient ici destructeur.

 

O colombe tu t’amuses!
Tu voles dans la liberté
Même si tu planes tu ruses
Gare aux vents qui peuvent souffler! […]

Le poète prend ce qui lui arrive pour la fatalité et le destin, mais il sait que les situations peuvent changer. Ainsi il met en garde la colombe qui dans son insouciance ne voit pas les dangers qui la guettent,  » gare aux vents « .

 

Si l’espérance est partie
Le soleil se lèvera bien
Quand bien même tombe la nuit
Il y aura toujours un matin. […]

Brahim Saci achève tout de même son poème sur une note d’espoir marquée par l’opposition du jour et de la nuit, et le triomphe du soleil sur les ténèbres. Même si le désespoir est présent, un jour nouveau est toujours une lueur d’espoir,  » il y aura toujours un matin « .
Dans le cinquième album (1997), L’Aube des adieux , nous sommes dès le départ interpellés par le titre,  » l’aube  » s’oppose à  » adieux « . L’aube c’est la première lueur du soleil levant qui commence à blanchir à l’horizon, l’aube précède l’aurore. L’adieu est une fin, s’oppose à au revoir, c’est un désespoir, c’est la nuit. Mais malgré tout, demeure l’espoir car après la nuit revient l’aube. C’est aussi le déchirement intérieur du poète face à une réalité étouffante.

Les regrets
Je ne suis que l’onde qui passe
On peut y voir son reflet
Mais mon espérance est lasse
Elle a bu trop de regrets. […]

C’est un poème intemporel qui représente assez bien Brahim Saci. Nous sommes ici confrontés à un élément terrestre au travers de l’onde. L’eau est un élément de pureté grâce auquel comme un miroir on peut voir son propre reflet, c’est le reflet de la vérité pour celui qui sait regarder. Dans ce quatrain on ressent très bien la lassitude et l’impuissance du poète face au temps qui passe inexorablement et qui nous apporte son lot de joies et de souffrances. Selon Brahim Saci, nous portons la Vérité en nous, mais il faut un coeur pur comme celui du poète pour la voir et la comprendre car elle prend parfois des chemins détournés pour parvenir jusqu’à nous. La Vérité est le miroir de l’âme. En communion avec la nature, le poète peut la comprendre et communiquer avec elle au travers de son art. En proie aux ténèbres, Brahim Saci cherche en vain le soleil. Comme le mensonge fait autorité, il sait que les ténèbres ne peuvent que régner pour l’instant.

 

Mes rêves restent sur les routes
Là où se perdent mes pas
La nuit les étoiles m’écoutent
Le soleil ne m’entend pas. […]

On constate une perte de repères temporels avec l’opposition entre la nuit, les étoiles et le soleil. Le poète a semé sur son chemin des petits bouts de lui-même comme pour laisser une trace de son passage. Mais tout cela au fond lui est égal car son âme de poète survivra à tout. Etre privilégié entre tous, le poète jette sur le monde avec lequel il vit un regard profond. Cette quête du créateur à la recherche de son être propre débouche sur l’investigation de zones inconnues et fabuleuses du véritable moi. Ce thème se retrouve chez des poètes comme Rimbaud, Apollinaire, Si Mohand ou Mhand et Slimane Azem.

 

Que deviennent ces fleurs des champs?
Que je cueillais dans ma jeunesse
Moi j’aime toujours le printemps
C’est le temps qui nous délaisse. […]

Nous avons encore ici évoqué le thème de la fuite du temps, thème fréquent dans la poésie.

Alphonse de Lamartine (1790-1869) écrivait :
 » O temps! suspends ton vol; et vous, heures propices!
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours!
L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive;
Il coule, et nous passons!  »

Alfred de Musset (1810-1857) écrivait :
 » Le temps emporte sur son aile
Et le printemps et l’hirondelle,
Et la vie et les jours perdus;
Tout s’en va comme la fumée,
L’espérance et la renommée.  »

Il y a dans le quatrain de Brahim Saci l’expression d’une profonde mélancolie, de regrets et de nostalgie. Les amours passés sont évoqués avec nostalgie, avec un caractère désespéré. L’interrogation se fait sur un ton de regret, il y a une envie de retrouver un souvenir, une jeunesse perdue, tout en sachant que dans la course du temps on ne peut pas revenir en arrière. La lassitude du poète devant le temps qui passe est très bien exprimée.

 

O je rêve de m’évader!
Te retrouver ô jeunesse!
Alors vers d’autres ports j’irais
Pour que mes étoiles renaissent. […]

Espoir de retrouver le passé et de s’évader vers d’autres horizons lointains et peut-être meilleurs. Mais tout cela est impossible au poète qui a besoin de vivre sa solitude dans la ville pour que son feu créateur renaisse à chaque fois de ses cendres. C’est la nuit que le poète vit car il écoute la ville et les étoiles, il est en communion avec la nature et son désir d’évasion est imaginaire car le poète doit vivre tel qu’il vit pour comprendre le monde et le faire comprendre aux autres.

 

Si je reste parmi vous
Je brûlerai à petit feu
Vous êtes presque tous des loups
Vous noircissez vous aïeux. […]

Dans ce quatrain Brahim Saci évoque l’Algérie, son pays natal. C’est toujours avec nostalgie qu’il en parle mais aussi avec regret. En effet, dans sa lutte pour la survie culturelle et identitaire, l’Algérie rencontre de nombreux obstacles, elle en paie lourdement le prix. Mais l’opiniâtreté de son peuple dans son combat permettra à la lumière de vaincre les ténèbres, à la liberté et à la démocratie de triompher des  » loups « . Le poète évoque la possibilité d’une évasion, mais il se sait condamné à brûler  » à petit feu « , la fuite reste dans l’imaginaire du poète.

 

La trahison
C’est dans les rues de la vie
De l’Algérie à Paris
Qu’il a semé l’espoir

C’est au son d’une mélodie
Bercée dans la Kabylie
Qu’il a gravé la mémoire. […]

Ce poème est dédié à Slimane Azem. Slimane Azem reste éternel, il reste un modèle, un exemple et un souffle d’espoir pour l’Algérie d’aujourd’hui et de demain. Ses chansons demeurent une source d’inspiration pour les artistes contemporains car elles font aujourd’hui partie du patrimoine culturel de l’Algérie et de la Kabylie. Le titre  » La trahison  » nous interpelle avec force, c’est ici la Vérité trahie par le Mensonge. La Vérité c’est l’identité ancestrale amazighe plusieurs fois millénaire. Le Mensonge c’est l’identité arabe qu’on a essayé de greffer après l’indépendance à l’Algérie entière, en usant de la force et de tout autre stratagème pour effacer la réalité amazighe.  » La trahison « , c’est aussi un clin d’oeil à ceux qui ont trahi les espoirs du Congrès de la Soumame, lequel voulait une Algérie démocratique. Dans le premier tercet,  » les rues de la vie  » est une métaphore qui évoque l’expérience personnelle du poète. Nous avons ici évoqué Paris, une ville chère à Brahim Saci où Slimane Azem a beaucoup chanté. On remarque que  » l’Algérie  » est le point de départ et  » Paris  » le point d’arrivée. Nous constatons qu’il n’y a pas de retour possible, ce qui exprime bien le drame de l’exil. Mais le dernier vers du tercet atténue la chute tragique car dans le voyage sans retour, le poète est le semeur  » d’espoir « . Dans le deuxième tercet, Brahim Saci fait allusion au folklore kabyle, au terroir d’où la musique kabyle prend sa source. Le poète nous fait comprendre la nécessité de préserver les traditions pour perpétuer la mémoire de la culture amazighe.

Même s’il fut trahi
Sans rancune et sans mépris
Il nous a tant fait rêver.

Ce fut l’espoir de sa vie
C’est l’espoir d’un pays
L’espoir d’une liberté. […]

Slimane Azem fut trahi par les siens, abandonné de tous il est mort en exil en 1983. C’était un poète philosophe, visionnaire, auquel Brahim Saci voue une admiration sans limite, c’est pour lui un maître vénéré. Véritable symbole pour la Kabylie, Slimane Azem a sacrifié sa vie pour identité amazighe. C’est un modèle d’humilité et de courage qui malgré les obstacles et les souffrances d’un exil forcé, a lutté jusqu’à sa mort pour la cause dont il avait fait sa vie., l’espoir d’une Algérie démocratique dans son identité amazighe.

 

Vagabond sur les chemins
Seul, sa guitare à la main
Dans les ruelles de Paris.

Il chantait quelques refrains
Pour l’espoir d’un lendemain
O folklore de Kabylie! […]

Ces deux tercets soulignent la simplicité du poète, « quelques refrains », qui n’a pour seule richesse que son Art,  » seul, sa guitare à la main « . Le poète n’est qu’un  » vagabond « , un bohème, empruntant parfois des chemins étroits,  » ruelles « , pour pouvoir s’exprimer et de surcroît malgré les difficultés chanter  » l’espoir d’un lendemain  » meilleur. « Paris » symbolise ici l’exil et la difficulté de vivre dans un pays étranger. Difficulté d’autant plus grande pour un artiste à l’esprit libre qui ne fait pas partie des  » bien pensants « . Même loin de chez lui le poète exprime avec force le besoin indispensable de préserver ses traditions.

 

Même si l’exil l’a banni
Pour l’amour de sa Patrie
Il a gardé l’espoir.

Il disait soyez unis
Vous réussirez vos vies
Vous garderez la mémoire. […]

On constate que le poète est banni par deux fois car l’exil est déjà un bannissement en soi. On devine très bien combien fut la souffrance de Slimane Azem banni injustement par l’obscurantisme de son pays, se retrouvant en France banni une deuxième fois. Mis à l’écart, retranché dans sa solitude, seul  » l’amour de sa Patrie  » et l’espoir d’un retour imaginaire l’ont empêché de sombrer. Malgré les blessures il était le moraliste, le sage guidant ses compatriotes vers un avenir meilleur, vers la fraternité, l’union, conditions pour évoluer et réussir sa vie. Ainsi la mémoire de la culture amazighe sera préservée.

 

C’est sur les chemins de l’art
Qu’il a semé l’espoir
Avec les couleurs des saisons

Comme cet oiseau rare
Qu’on a trahi sans savoir
Qu’on a trahi sans raison. […]

La vie de Slimane Azem fut consacrée à l’art. Il a su insuffler l’espoir à ses compatriotes. Cet espoir est un peu comme les couleurs vives que l’on retrouve dans les tableaux ou dans la nature lorsqu’elle est en fleur et pleine de vie. Il a su transmettre joies et espoir à ses compatriotes tout au long de sa vie. Dans le deuxième tercet, le poète est assimilé à l’exception au travers du symbolisme de  » l’oiseau rare « . Ce qui est rare doit être protégé, mais ce ne fut malheureusement pas le cas de Slimane Azem qui fut trahi par les siens, et condamné à un exil forcé par les autorités algériennes de l’époque. Maintenant il faut protéger son oeuvre.

 

O montagnes de Kabylie!
C’est pour vous que j’écris
Avec une note d’espérance.

Si je meurs demeurent mes cris
Sous le vent ou la pluie
Ils effaceront vos souffrances.


On assiste ici à une projection dans le temps et à une identification de Brahim Saci à Slimane Azem. Il a la vision d’une même fin, mais contrairement à Slimane Azem, il s’agit d’un exil volontaire. Brahim Saci sait très bien que sa vie s’achèvera loin de son pays natal. Il cultive un espoir imaginaire, qu’il sème sur son chemin au travers de ses chansons. Le poète termine son poème sur une note d’espérance car le sacrifice n’est pas inutile. Mieux vaut que le poète souffre pour les autres afin d’effacer leur souffrance. Donc, ceci est fait dans un but de bien-être pour les autres, pour le bonheur des berbères et la reconnaissance de la culture amazighe. Brahim Saci est prêt à tout, même à affronter la mort, qui ne lui fait pas peur, pourvu que son sacrifice ne soit pas inutile.

Jean de La Fontaine (1621-1695) écrivait:
 » La mort ne surprend point le sage:
Il est toujours prêt à partir. « 

Victor Hugo (1802-1885) écrivait:
 » Ne dites pas mourir. Dites naître. « 

François Coppée (1842-1908) écrivait:
 » Le cercueil du poète était jonché de roses…
La tombe du despote était pleine de sang. « 

Pour Brahim Saci la poésie va de pair avec la musique, il sait que toute rupture avec le passé serait dramatique, c’est pour cela qu’il ne cesse de se référer aux grands poètes du passé, comme Si Mohand ou Mhand, Slimane Azem et Cheik Mohand ou Lhocine (1830-1901). Dans notre époque qui vit en accéléré, la poésie se vend mal. Mais Brahim Saci continue à suivre sa voie de poète, donnant plus d’importance à la rime qu’au rythme.

Commentaire et analyse, V.Thibert (universitaire) Paris, 2002