BRAHIM SACI, UNIVERSITAIRE, CHANTEUR ET POÈTE, À L’EXPRESSION « La poésie m’aide à vivre »

13000129_1068601773210868_5259590864076056892_nUniversitaire, chanteur, poète, Brahim Saci vit à Paris depuis de longues années. Auteur remarqué de nombreux albums de chaâbi, il est à l’écoute de ce qui se passe en Algérie. Dans sa tête, il y a de nombreux projets culturels; dans son coeur, il y a l’amour des autres. Dans un proche avenir, il compte publier deux recueils de poésie en langue française. Il nous raconte, ici, son impressionnant parcours et ses multiples quêtes culturelles.

L’Expression: Cela fait maintenant 40 ans depuis que vous êtes installé en France. Est-ce que vous avez senti le temps passer?

Brahim Saci: Le temps s’enfuit, la vie est courte, plus on avance en âge, plus on s’en rend compte…Et pourtant, je n’ai pas vraiment senti le temps passer tellement pris dans les affres de l’exil, dans mes multiples quêtes artistiques. Je suis arrivé à Paris tout jeune, à l’âge de dix ans, mon père m’a fait venir de mon village natal Tifrit Nat Umalek en Kabylie, je me souviens très bien de cette belle période faite d’apprentissages heureux, d’expériences nouvelles, de rêves également…Je me suis tout de suite mis dans le train de cette nouvelle vie, je me suis tout de suite acclimaté à cette nouvelle existence loin de mon village natal qui me manquait pourtant…La soif du savoir, la soif de découvrir ce nouveau pays et la soif de m’accaparer cette nouvelle culture m’ont permis de faire du chemin…Le collège, le lycée et puis l’université m’ont ainsi donné les bases pour affronter, dans de bonnes conditions, les difficultés de la vie…Entre-temps, j’ai découvert le dessin, la caricature et la chanson kabyle. Déjà les textes et les mélodies envoûtantes de Slimane Azem me captivaient; je me suis alors dit: il faut que j’écrive, il faut que je chante, j’avais des choses à dire…C’est ce que j’ai fait au début des années 1990, c’est ce que je fais encore aujourd’hui, bien des années plus tard, en langue kabyle et en langue française…

Vous êtes universitaire, homme de culture, chanteur et poète, vous vous exprimez en langue kabyle et en langue française, comment arrivez-vous à créer cette symbiose entre les deux cultures?

Je le fais naturellement, l’art est universel, la culture nous fait comprendre que nous sommes capables d’émotions, de sensibilité, de partage, d’amour et de tolérance, aux quatre coins du monde. J’ai eu la chance de ne pas avoir perdu la culture kabyle, cette belle culture de nos ancêtres. La culture française est venue s’incruster, avec bonheur, dans mon substrat kabyle. La lecture des grands poètes français, tels Baudelaire, Rimbaud et Verlaine m’a encore incité à chercher les poésies kabyles anciennes; je m’amusais alors à les comparer à la poésie française. Et c’est ainsi que j’ai découvert que la poésie kabyle est merveilleuse; c’est ainsi que j’ai su que la poésie kabyle avait sa place dans le concert des nations, dans le panthéon universel de la création.

Qu’en est-il de vos thématiques et de vos sources d’inspiration?

Mes sources d’inspiration sont plurielles: l’exil, souvent amer et interminable, l’amour dans toutes ses facettes, la spiritualité, le temps qui s’enfuit, l’incompréhension et le malentendu, le rêve d’un meilleur sort pour notre pays, cette Algérie qui trouve du mal à se démocratiser, forment mes thématiques essentielles. Avec le temps, certaines sont plus présentes que d’autres, avec le temps, on tente d’aller vers l’essentiel, même si ce n’est pas toujours évident…

Pensez-vous publier vos recueils dont vous avez déjà partagé certains passages avec les internautes?

Cela fait de longues années depuis que j’écris de la poésie en français et en kabyle. Les passages que je partage avec les internautes ne forment qu’une partie de mes créations. En langue kabyle, j’ai une multitude de poésies: une partie sera utilisée dans mes prochains albums. En langue française, j’ai déjà deux recueils de poésie qui sortiront prochainement. Les coups durs de la vie nous incitent à écrire encore plus, surtout quand on comprend que nous ne sommes, ici bas, que des passagers…La poésie m’aide à vivre, elle m’a toujours aidé à aller de l’avant, à dépasser toutes ces mauvaises choses que les hommes n’arrêtent pas d’inventer au gré de leur bêtise, de leur ambition démesurée, de leur innommable arrogance…

Vous avez connu une grande partie des anciens chanteurs kabyles établis en France. Racontez-nous vos expériences, des anecdotes partagées, parlez-nous des exploits de cette génération, de l’héritage légué et de son devenir aujourd’hui?

Paris a de tout temps accueilli les artistes kabyles, c’est souvent ici que de merveilleuses oeuvres ont vu le jour. Oui, j’ai connu les anciens chanteurs, je les ai vus jouer, j’ai eu l’honneur de les approcher et de discuter avec eux. Je ne peux pas les citer tous, je ne peux pas raconter toutes ces anecdotes, mais dans ma mémoire, ils ont tous une belle place. L’un des meilleurs est certainement Youcef Abjaoui, un immense artiste, un homme simple et généreux, toujours correct, toujours à l’écoute, toujours altruiste. Youcef Abjaoui était un vrai créateur, ses chansons sont éternelles. Je l’ai rencontré plusieurs fois, j’ai eu de belles discussions avec lui, mais je n’ai jamais pris une photo avec lui, comme si dans ma tête, je croyais qu’il était éternel. Hélas il est parti…Je dois dire que Youcef Abjaoui a été marginalisé par les siens: on avait peur de sa maîtrise, on avait peur de paraître diminué devant ses capacités musicales…J’ai connu aussi Aït Meslayen, il m’avait impressionné par son talent, sa générosité; j’ai longtemps marché avec lui dans les rues de Paris, ce sont pour moi des souvenirs impérissables… Avec Lounès Matoub, j’ai souvent eu de fructueux échanges, il aimait bien ma compagnie, il m’encourageait, il avait toujours un sens de l’humour féroce et salvateur…Le jour où j’ai appris sa mort, j’ai cassé ma guitare; j’ai été pendant longtemps dans une tristesse profonde… J’ai connu également Cid Messaoudi, un immense artiste, il m’a beaucoup encouragé à aller de l’avant, à produire plus…Avec Si Tayeb Ali, un musicien de talent, j’ai beaucoup travaillé: encore aujourd’hui, nous faisons des choses ensemble, il a participé à tous mes albums, il connaît bien ma façon de travailler…Il faut dire cependant que les cafés kabyles de jadis étaient également des «centres culturels»: on y chantait tout le temps, on y rencontrait les uns et les autres…Mais l’un de mes plus grands regrets, c’est de ne pas avoir fréquenté Slimane Azem, ce grand artiste, cet éveilleur de consciences que personne n’a pu récupérer…J’étais jeune à sa mort, j’ai été inconsolable quand il avait quitté ce monde…Mais Slimane Azem est toujours vivant avec ses textes, avec ses mélodies typiquement kabyles, avec son éternel sourire…

Quel regard portez-vous sur la vie culturelle et artistique de la communauté algérienne établie en France?

La communauté algérienne en France est très ancienne, elle est également importante de par le nombre. En revanche, elle n’a pas le poids voulu dans la vie culturelle, dans la société française. C’est parce qu’elle est divisée, qu’elle n’arrive pas à s’imposer. Les Algériens reproduisent souvent leur atavisme ailleurs, ils trouvent des difficultés à s’aimer, à se respecter, à construire des projets ensemble. Mais il ne faut pas généraliser car il y a toujours des femmes et des hommes qui savent aller à l’essentiel et oublier le superflu. Il y a donc toujours une activité culturelle et artistique qui voit le jour malgré les difficultés et l’espoir est toujours permis. C’est à nous tous de construire cet espoir en étant à l’écoute de l’autre, en l’aidant, en l’acceptant…

Dans un monde de mutations, transformations multiples et des nouvelles technologies, quel regard portez-vous sur l’Algérie d’aujourd’hui et son émigration?

L’Algérie est un grand pays qui peut faire mieux à tous les niveaux. Ceux qui se sont sacrifiés pour mettre fin au colonialisme français ont voulu un pays qui nous reste encore à construire. Il y a eu des réalisations en Algérie, mais il faut se rendre à l’évidence: il nous reste du chemin à faire. Il n’y a que la démocratisation véritable du pays qui peut apporter les solutions à nos problèmes. L’émigration algérienne est à l’écoute de ce qui se passe dans le pays, elle veut des améliorations dans tous les domaines, elle veut une juste répartition des richesses du pays, elle veut une expression libre du citoyen, elle veut la justice sociale, elle veut être considérée comme un partenaire dans la construction nationale. Dans le monde d’aujourd’hui, les pays se font des concurrences terribles, il n’y a presque plus de place pour les plus faibles. L’Algérie a les moyens de devenir une vraie puissance mais la gestion du pays doit être revue. La science, la culture, l’éducation, la modernité doivent trouver leur vraie place dans le pays. Sans cela, ce monde impitoyable ne nous fera pas de cadeau… L’Algérie appartient à tous les Algériens, il ne faudra marginaliser personne, il faudra donner sa place et sa dignité à chaque citoyen…

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