Entretien avec Brahim SACI

V. Thibert: Brahim Saci, pouvez-vous nous parler un peu de vous? Comment se fait-il qu’un jeune arrivé en France à l’âge de 11 ans s’intéresse à ce qui se passe en Algérie? Nous voyons beaucoup de jeunes qui sont nés ou vivent en France depuis l’enfance qui ne maîtrisent pas très bien ou pas du tout le Kabyle, comment faites-vous?

B. Saci : Eh bien… j’espère que mon cas servira d’exemple. Il est vrai qu’avec la scolarité nous perdons notre langue natale, mais pour ma part, je l’ai en quelque sorte redécouverte, surtout avec quelques auteurs qui m’ont beaucoup marqué. Je veux parler de Mouloud Mammeri, de Mouloud Feraoun… quant à Slimane Azem, ce poète génial, il m’a ouvert les portes de l’art et m’a appris à aimer la langue Kabyle, pour laquelle il a sacrifié sa vie.

V. Thibert : Oui… mais il est tout de même étonnant qu’un jeune de la deuxième génération hors de la génération de Slimane Azem suive le chemin des anciens. Je veux dire par là que la plupart des jeunes s’intéressent plus au rythme, à la musique et à la danse, mais vous, vous vous intéressez plus à la mélodie en donnant une très grande place au texte.

B. Saci : Je trouve qu’il est assez normal que les jeunes s’intéressent à la musique et à la danse car c’est une période de la vie très importante, ils auront tout le temps pour s’intéresser à autre chose. Il ne faut pas les blâmer, à chaque âge sa sensibilité. Dans mon cas c’est surtout les études qui m’ont poussé à écrire et à approfondir un peu plus ce que j’écris. Vous savez la langue berbère est une langue très riche et elle mérite qu’on s’y intéresse de très près. D’ailleurs j’ai suivi quelques cours de berbère à l’université Paris VIII, pour pouvoir la transcrire.

V. Thibert : Oui, mais tous les universitaires ne deviennent pas auteurs compositeurs interprètes. Qu’est-ce qui vous a vraiment poussé à embrasser la voie de l’écriture et de la création?

B. Saci : L’Université ne fabrique pas seulement des enseignants ou des fonctionnaires, mais aussi heureusement des poètes et des écrivains. Quoi que poète c’est plus un état d’être, les études peuvent seulement aider à sa prise de conscience. La découverte du poète allemand Rilke (1875-1926) dans son livre Lettre à un jeune poète, m’a définitivement renforcé dans mon envie d’écrire, cette envie qui s’imposait chaque jour un peu plus. Rilke écrivait,  » Personne ne peut vous apporter conseil ou aide, personne. Il n’est qu’un seul chemin. Entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait écrire : examinez s’il pousse ses racines au plus profond de votre coeur… Votre vie jusque dans son heure la plus indifférente, la plus vide doit devenir signe et témoin d’une telle poussée… Le créateur doit être tout un univers pour lui-même, tout trouver en lui-même et dans cette part de Nature à laquelle il s’est joint.  » Dans Paris où que je sois, dans les quartiers, sur les quais de la Seine, les ombres de Si Mohand ou Mhand, d’Apollinaire, de Baudelaire et de Slimane Azem, ne me quittent jamais et m’accompagnent comme des amies éternelles. On me pose souvent la question, pourquoi j’écris des chansons bilingues, la réponse est simple en vérité: maîtrisant parfaitement les deux langues (le kabyle et le français), j’écris dans les deux langues. C’est une grande chance mais je vous avouerais que souvent, lorsque j’écris en kabyle je pense en français, mais quand j’écris en français je pense des fois en français mais souvent en kabyle. Ce n’est qu’une richesse de plus, j’ai quelques textes en anglais aussi mais cela est une autre histoire. En fait je n’ai pas beaucoup de sympathie pour la traduction même si j’ai une formation de traducteur, comme disait Marguerite Yourcenar (1903-1987),  » Les poèmes traduits ne sont que des colombes auxquelles on a coupé les ailes, des sirènes arrachées à leurs éléments natals, des exilés sur la rive étrangère qui ne peuvent que gémir qu’ils étaient mieux ailleurs. »

V. Thibert : Slimane Azem vous a beaucoup influencé, vous lui ressemblez beaucoup.

B. Saci : Je ne le fais pas exprès, mais c’est une grande fierté pour moi. Ma musique comme la sienne tire sa source du folklore kabyle et du chaabi (musique populaire algérienne). Slimane Azem est le seul qui a su le mieux décrire les sentiments collectifs de l’époque, il fut le porte-parole de tout un peuple pendant près d’un demi-siècle. La beauté du verbe que j’ai rencontré chez Baudelaire, je l’ai retrouvée chez Slimane Azem. Mais Slimane Azem avait quelque chose de plus car il était une légende de son vivant, il était un grand philosophe et un grand visionnaire.

V. Thibert: L’avez-vous découvert par ses chansons ou bien l’avez-vous approché et côtoyé?

B. Saci : Je n’ai pas eu cette chance et je le regrette beaucoup. J’avais 18 ans quand il est mort.

V. Thibert : Puisque vous ne l’avez pas rencontré, avez-vous cherché à rencontrer des gens qui l’ont connu et travaillé avec lui?

B. Saci : Oui, évidemment. Et j’ai eu beaucoup d’encouragements. J’ai découvert qu’il était aussi grand par son talent que par sa modestie. Il était vraiment génial, il aimait tous ses frères kabyles, et puis il était un artiste complet. Il excellait aussi bien dans l’art de la métaphore que dans l’art de la comédie. Lui et Cheik Norredine étaient des dramaturges remarquables. J’ai eu la chance de rencontrer des amis de Slimane Azem, on mesure très bien la grandeur du poète car quand ceux-ci parlent de lui, c’est à chaque fois les yeux pleins de larmes. Un jour de 1995, je marchais dans la rue dans le dix-septième arrondissement de Paris quand un homme me tape discrètement sur l’épaule. Je me retourne, et je vois un vieil homme. Il me prend affectueusement dans ses bras et me dit:  » Vous êtes Brahim Saci, je suis heureux de vous voir, je vous ai reconnu pour vous avoir vu dans un spectacle. Moi je suis un ami de Slimane Azem.  » Très ému il me proposa un café que j’acceptais avec plaisir. Il me dit:  » Ah! mon fils, si Slimane t’avait connu, il t’aurait sûrement légué sa ferme à Moissac. Il cherchait en vain un garçon intelligent comme toi, il aurait fait de toi son héritier. Ta ressemblance avec lui est une bénédiction. « Je lui proposais alors d’aller rendre visite à la femme de Slimane Azem à Moissac. Il me dit qu’il allait d’abord l’appeler pour lui demander si elle acceptait de nous recevoir. Une semaine après, je l’ai eu au téléphone, il me dit:  » J’ai bien téléphoné à Malika Azem, mais elle m’a dit qu’elle était souffrante et qu’elle n’était pas prête à nous recevoir. Nous irons quand elle ira mieux.  » Le temps a passé, Lucienne Azem mourut en 1996, paix à son âme. J’avais pourtant essayé d’aller la voir avec Mouloud Azem en 1993-1994, mais on remettait toujours le voyage à un autre jour, le destin en a voulu autrement, nous n’y sommes jamais allés. La ferme fut vendue à des paysans français du coin. Aucune association berbère ne s’y est intéressée, sinon elles l’auraient achetée, et la maison de Slimane Azem serait aujourd’hui un musée pour les générations d’aujourd’hui et de demain. Hélas! Le destin en a voulu autrement, qui aurait cru qu’un jour la maison du grand Slimane Azem serait achetée par des paysans français. Les souvenirs, tout ce qu’a laissé Slimane seraient-il donc à jamais perdu? Ses trois hectares de terres qu’il aimait tant cultiver, où il a sans doute composé ses plus belles chansons, les arbres qu’il a greffé avec des greffons qu’on lui a apporté de chez lui en Kabylie? Ainsi est le destin tragique du poète. Puisse-t-il un jour reposer dans sa terre pour laquelle il a sacrifié son existence?

Interviewer : Vous dites dans vos chansons que le chemin des arts est épineux. Est-ce que vous avez les moyens d’affronter les obstacles?

B. Saci : Les obstacles nous les rencontrons tous les jours, mais moi, j’ai de la chance car les obstacles je les affronte avec ma plume.

V. Thibert : Puisque vous êtes en France depuis l’enfance, vous sentez-vous  » beur  » et que pensez-vous de tous ces mouvements associatifs des années 80 ?

B. Saci :  » Beur « , pas du tout! Pour moi cela ne veut rien dire, je hais les étiquettes. Tous ces jeunes des banlieues issus de l’émigration, souffrent assez de l’indifférence et de l’exclusion qui touchent les plus pauvres, pourquoi rajouter à la fracture sociale en les marginalisant un peu plus par cette appellation absurde? Je regrette l’instrumentalisation politico-médiatique qui a été faite autour des  » beurs « , c’était une manière pour les politiques de se dédouaner pour ne pas s’attaquer aux véritables problèmes de la société et des  » banlieues ghettos « : l’échec scolaire, l’éducation, la formation, la précarité, le chômage et l’exclusion. Ce n’est pas aux associations de gérer le malaise social, elles peuvent aider si on leur en donne les moyens, c’est tout.

V. Thibert : Vous-même, avez-vous connu le racisme, la discrimination?

B. Saci : Eh bien oui… j’ai justement quelques anecdotes à vous raconter. Quand on est enfant, innocent, on pense qu’on est comme tous les autres enfants, les origines des parents n’entrent pas en jeu. Mais malheureusement, ce sont les autres qui vous font sentir la différence.Je me souviens, j’avais 12 ans, je jouais dans la cité, lorsque je me suis disputé avec un enfant, ce qui paraît anodin quand on est enfant. La grand-mère de celui-ci crie de le fenêtre par ces mots:  » Rentres dans ton pays! « . L’enfant me regardait avec des gros yeux, ne comprenant pas sa grand-mère, car pour lui il n’y avait pas de différence. Alors ma tante a rétorqué par ces mots:  » Il est chez lui, et on compte bien rester au moins 130 ans, comme vous en Algérie!  » Je me souviens que grâce à cette réponse, je me suis sentit mieux et je me suis dit,  » Moi aussi je suis chez moi, cette femme est simplement méchante. « 

V. Thibert : Quand vous êtes arrivé d’Algérie, avez vous suivi une scolarité normale ?

B. Saci : Quand je suis arrivé d’Algérie en 1976, je ne maîtrisais pas le français, car en Algérie l’enseignement est fait en arabe qui est de surcroît une langue étrangère pour moi. Mais je suis quand même rentré en CM2, et j’ai suivi une scolarité normale. Quand j’y pense, cela tient du miracle. Mais j’ai eu la chance d’avoir une institutrice remarquable, madame Chariot, et un directeur exceptionnel, monsieur Dalarun, un grand homme toujours à l’écoute des autres. Je tiens à leur rendre un vibrant hommage pour la patience et l’écoute qu’ils ont eu à mon égard. J’ai eu de la chance de croiser un jour monsieur Dalarun dans le métro, nous avions échangé quelques mots, je me souviens combien il était heureux d’apprendre que j’étais à l’université. Mais quand j’étais en Kabylie au village, j’avais fait 3 ans de français comme langue étrangère. J’avais un instituteur de français tout aussi remarquable, monsieur M. Mouhoune, un homme d’une culture immense. J’ai pour lui une grande admiration, j’ai rencontré peu d’universitaires qui avaient sa maîtrise de la langue française. Je me souviens d’une lettre qu’il m’a écrite, je devais avoir 12 ou 13 ans. Il écrit:  » Brahim, je sais ton déchirement loin du village et de la famille, mais tu es dans le pays des Lumières, ouvres tes yeux Si Brahim !  » Ces mots résonnent encore dans ma tête. Vous savez je n’aime pas beaucoup les bibliothèques car quand j’y rentre il faut me sortir par la force tant je suis assoiffé de savoir. Pourtant plus je sais, plus je me dis que je ne sais rien.

V. Thibert : Et au collège comment ça c’est passé?

B. Saci : Donc de l’école primaire Eugène Varlin, je suis passé au collège Gustave Courbet. Vous allez voir que parfois la scolarité peut être un parcours du combattant. La sixième s’est bien passée, je suis parti en vacances en Kabylie, mais voilà qu’à cause d’un problème d’autorisation paternelle, je ne suis revenu en France qu’en octobre, et l’année de cinquième s’est très mal passée. Ayant accumulé un retard au départ je n’ai pas pu le rattraper. J’avais alors un professeur principal qui s’acharnait contre moi pour que j’aille en apprentissage, pour apprendre un métier, on m’avait conseillé la plomberie. C’est une politique qui a toujours cours. Dès qu’un enfant issu de l’émigration a des difficultés scolaires on l’oriente vers des voies de garage. Bien que n’ayant jamais redoublé, le professeur en question ne voulait rien entendre, elle avait tout fait pour me convaincre d’accepter. J’avais évidemment refusé, j’avais demandé le redoublement. Bien qu’elle s’y soit farouchement opposée, le conseil de classe a accédé à ma requête. L’année d’après fut une réussite totale. Je me rappelle que lorsque je croisais ce professeur dans la cour, elle rougissait et essayait de m’éviter. En troisième, j’avais de bons résultats, surtout dans les matières littéraires. J’avais réussi le Brevet des Collèges, mais quand j’ai demandé à passer en seconde, le professeur d’histoire-géographie a usé de tous les moyens pour que j’aille en apprentissage, en me disant par exemple,  » Si tu apprends un métier tu gagneras de l’argent « . Elle insistait sur l’argent, elle savait que je venais d’un milieu ouvrier. Mais je suis quand même passé en seconde.

V. Thibert : Donc là, vous arrivez au lycée Paul Eluard à Saint-Denis.

B. Saci : Eh bien, là encore, un professeur de français s’était opposé à monpassage en première littéraire et ceci malgré mes bons résultats en anglais et en allemand. En ce qui concerne le français elle s’est débrouillée pour toujours me mettre 8, à chaque dissertation j’avais 8, j’étais désemparé. J’avais gardé contact avec un surveillant du collège quipréparait une thèse. Je l’ai appelé et lui ai raconté ma mésaventure.Il accepta de travailler avec moi la prochainedissertation. Monsieur P. Gervaise et moi, nous nous sommes retrouvés dans un café à Pierrefitte, une amitié profonde était née entre nous, il m’avait si souvent soutenu scolairement. J’ai donc rendu la dissertation qu’on avait travaillé ensemble, à ma grande surprise, la note n’avait pas changé, j’avais eu 8, et le professeur de français avait souligné tout un passage, hors sujet. Mon ami Patrick voulait la rencontrer, mais je ne voulais pas d’histoires. Il était évident que c’était du racisme. Je me rappelle d’un copain au collège qui me disait:  » J’aimerais t’inviter chez moi, mais mon père est raciste.  » Bon, ne nous égarons pas, je disais…

V. Thibert : Vous disiez que le professeur de français malgré l’aide de votre ami qui préparait une thèse vous a mis 8, la note habituelle.

B. Saci : Je n’ai pas pu faire une première littéraire. Je suis passé en première G, une section à mauvaise réputation, qu’on appelait la classe des dépotoirs. J’ai passé une année de souffrances, mais j’ai continué à avoir de bons résultats dans les matières littéraires. Ayant eu un troisième prix au concours de poésie organisé par le lycée, je me suis rapproché du professeur de français, laquelle m’appréciait beaucoup, je lui ai alors confié mes soucis tout en lui demandant d’appuyer ma demande de passage en terminale littéraire. Elle m’avait dit que le cas était nouveau mais qu’elle allait plaider ma cause au conseil de classe. Au dernier conseil de classe, on m’a demandé de venir m’expliquer. On m’avait proposé un redoublement en première littéraire, ce que je ne pouvais accepter. J’avais réussi à convaincre le conseil de classe, en acceptant d’assumer les difficultés, promettant de repasser le bac de français avec succès et de décrocher le bac général littérature, philosophie, langues. Ils m’avaient dit que si je réussissais mon cas servirait d’exemple pour d’autres mal orientés. J’ai donc réussi mon pari en décrochant le bac. A mon plus grand bonheur j’ai passé le berbère au bac, et ceci en 1986, comme option facultative. J’avais présenté un texte que j’avais écris sur l’exil, j’avais dis à l’examinateur qu’il s’agissait d’un texte de Slimane Azem. Après l’épreuve, il m’a dit,  » Tu mérites 20, ça ne te dérange pas si je te mets 19?  » J’étais heureux, je lui ai alors avoué que le texte était de moi, et il m’a conseillé de continuer à écrire et de penser à éditer mes poèmes.

V. Thibert : Votre parcours est tortueux et en même temps fascinant. Au niveau des loisirs, est-ce que vous sortiez beaucoup?

B. Saci : J’allais souvent au cinéma, j’aimais beaucoup dessiner, quant aux discothèques je n’y avais pas accès à cause de mes origines, seuls ceux qui n’étaient pas typés y avaient accès. Quand j’y allais avec des copains français j’étais systématiquement refoulé, c’était une grande souffrance morale, mes copains ressortaient tous de là avec une petite
copine. Tant de mépris favorise la formation de bandes ethniques et la discrimination peut conduire à la révolte et à la violence. Devant les discothèques on me disait souvent,  » Interdit aux beurs!  » Comment voulez-vous accepter cela? Moi j’avais la chance de pouvoir me réfugier dans les livres et la poésie. J’ai connu des jeunes que la discrimination a poussé à commettre de graves erreurs que certains ont payé de leurs vies. Je me rappelle en 1986, j’étais en train de discuter avec une copine, une très belle fille blonde, il était environ 23h, devant chez elle à Paris dans le vingtième arrondissement, lorsqu’une voiture arrive à grande vitesse. Elle s’arrête devant nous, quatre personnes sortent, agressives, se dirigent vers moi:  » Police, vos papiers! « . Ils me fouillent et j’éclate de rire,  » Pourquoi riez-vous? « , je réponds:  » Je ne savais pas que je représentais une menace, vous m’avez vu avec une jolie fille et pour m’humilier devant elle vous usez de provocations en me bousculant, votre rôle est de nous protéger pas le contraire !  » A ce moment là, la fille avec qui j’étais s’énerve et menace de porter plainte contre les agents, alors ceux-ci nous quittèrent en nous souhaitant une bonne soirée. Une autre fois, au quartier latin des copains d’origine algérienne étaient à la terrasse d’un grand café, accompagnés de suédoises, l’un d’eux venait de Suède, quand deux policiers en civil s’approchent et les contrôlent. L’un d’eux leur donne un passeport suédois et les menace de porter plainte à son ambassade, alors ceux-ci s’excusèrent avant de s’en aller. Les années 80 et les années 90 ont été rudes. En 1995, un ami français chanteur de rock, devait se produire avec son groupe dans une discothèque parisienne très connue. Il m’a remis un
carton d’invitation et je lui ai donné rendez-vous devant la discothèque car j’avais prévu le coup, je savais que j’allais être refoulé. J’étais bien habillé et accompagné, mais lorsque nous nous sommes présentés à
l’entrée, le chanteur et ma compagne passent et moi je suis refoulé. Un videur me dit,  » On n’accepte pas les beurs, désolé on a reçu des consignes, avec carton d’invitation ou pas!  » Alors le chanteur revient sur ses pas, s’énerve et leur dit:  » Comment sa copine passe et pas lui? Je suis le chanteur de la soirée, maintenant vous le laissez passer!  » Moralement c’était dur à encaisser. Je garde quand même l’espoir car les mentalités évoluent.

V. Thibert : Vous avez raison, seul le temps peut effacer les préjugés.

B. Saci : Le temps et la bonne volonté. Les années 90 ont vu disparaître beaucoup d’hôtels meublés appartenant à des algériens kabyles, à Paris. Les locataires, kabyles pour la plupart, étaient des ouvriers qui y habitaient depuis 20-30 ans. Mais voilà que les hôtels étaient achetés par la mairie de Paris et souvent les locataires se retrouvaient à la rue, expulsés. Ces opérations étaient comprises dans un plan d’urbanisme de la ville de Paris. Les kabyles étaient jetés à la rue, sans qu’aucune association berbère ne bouge ou apporte son soutien. Je fus le délégué des habitants d’un hôtel meublé dans le vingtième arrondissement. Le propriétaire avait vendu sans se soucier des locataires, lesquels un à un recevaient des lettres d’expulsion. J’ai alors sollicité l’aide du D.A.L. (association Droit Au Logement), qui nous a apporté une aide précieuse. L’affaire a duré trois ans en justice mais s’est terminée par un succès avec le relogement de ceux qui se sont battus jusqu’au bout. Je fus invité à plusieurs reprises à la radio Paris Plurielle, à l’émission Sans toit je meurs, animée par Marc B. du D.A.L., où j’ai dénoncé les pratiques inhumaines qui consistaient à jeter les gens hors de leur logement. Je rends hommage à tout le travail du D.A.L. qui a permis à des milliers de personnes de retrouver une dignité en accédant à un logement décent. Tout particulièrement à feu Maître François Breteau, qui fut leur avocat, décédé en août 1998, cet avocat génial, qui a beaucoup fait avancer le droit au logement. Je l’avais rencontré un mois avant sa mort, je devais le rappeler pour qu’on mange un couscous rue de Buzenval dans le XXè. Je lui avais offert un de mes albums, et une amitié était née entre nous, et puis il avait tant fait pour les kabyles en les aidant à ne pas perdre leur dignité. Grâce à son travail avec l’association Droit Au Logement, des centaines d’algériens ont pu accéder à un logement décent. Cet ami des pauvres reste à jamais dans nos coeurs et notre mémoire, qu’il repose en paix.

V. Thibert : Comment se passe la vie professionnelle?

B. Saci : Je ne vis pas de la chanson, même si mes chansons ont reçu un accueil favorable par le public. La vie d’artiste est semée d’embûches, ce n’est pas facile. L’année 1998 fut une année terrible pour moi. La mort de Matoub m’avait effondré, je l’avais rencontré quelques temps avant sa mort dans un café qu’il fréquentait dans le XVIIIè. Il me disait combien sa vie était liée à la langue berbère et à sa Kabylie natale. Il me disait qu’il ne craignait rien en Kabylie, c’était chez lui et il s’y sentait en sécurité. Hélas ! L’obscurantisme et la barbarie ont eu raison de lui. J’étais très affaibli, abattu, je n’étais que l’ombre de moi-même. Dans ces moments difficiles je me suis rendu compte ô combien j’étais seu l! Le coeur meurtri, trahi en amour et en amitié, j’étais seul. Mon désarroi a entraîné le chaos autour de moi. Ceux que je croyais proches s’éloignaient. Ne dit-on pas que les poètes sont maudits?

V. Thibert : Quel est à votre avis le rôle du poète?

B. Saci : Le poète est avant tout un observateur, il est le témoin privilégié d’une époque, il sait saisir le sens caché des choses, il est la parole libre et vraie, il doit se lever contre toutes les formes d’injustices.
Charles Baudelaire écrivait:  » Le poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l’archer; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêche de marcher.  » En kabyle le poète c’est celui qui éclaire. Stéphane Mallarmé (1842-1898) écrivait:  » Le poème est un mystère dont le lecteur doit chercher la clef. »

V. Thibert : Donc, maintenant vous connaissez le prix de la solitude…

B. Saci : Jean de la Fontaine (1621-1695) écrivait:  » Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami; mieux vaudrait un sage ennemi.  » Je sais maintenant que mon seul véritable ami est mon poème, et le véritable amour c’est celui qui me lie à mon art.

V. Thibert : Comment vivez-vous le drame algérien?

B. Saci : Très mal, mais je reste optimiste, les algériens sont un grand peuple, l’histoire l’a démontré. Je pense que toutes les luttes finissent par aboutir, et des nuages le soleil finit toujours par sortir. L’Algérie évoluera dans la démocratie et son identité amazighe. Après tant de sacrifices on ne peut qu’avancer et déchirer les brumes. Il faut honorer la mémoire de ceux qui sont tombés victimes de la répression. La lutte pacifique des kabyles pour la démocratie et l’officialisation de la langue tamazight est tellement admirable. Cette lutte permettra à tout le peuple algérien de retrouver sa vérité et sa dignité.

V. Thibert : Que pensez-vous de l’autonomie de la Kabylie, idée lancée par Salem Chaker en 1998 et reprise par Ferhat Mhenni le 05/06/2001, en créant le MAK (Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie)?

B. Saci : C’est sûrement une bonne idée pour une meilleure gestion de la région car on a vu les limites de l’état centralisateur, mais seulement si les conditions sont réunies, c’est-à-dire dans une démocratie. N’oublions pas que les pays qui ont un fédéralisme exemplaire sont de grandes démocraties. Des exemples d’autonomies régionales de pars le monde ont prouvé que l’autonomie régionale n’est pas une menace pour l’unité nationale. Mais au contraire, un élément stabilisateur comme le montre les modèles espagnol, belge, italien, suisse, canadien et allemand. Je rends hommage aux  » Archs  » lesquels contre vents et marées luttent pour l’acceptation de la plate-forme d’El-Kseur dans son intégralité.

V. Thibert : Il y a beaucoup d’associations berbères en France, qu’en pensez-vous ?

B. Saci : C’est une très bonne chose mais la plupart fonctionnent comme elles peuvent, rares sont celles qui ont des subventions de l’état. Il est regrettable que certaines associations qui ont les moyens ne soutiennent pas d’avantage la création artistique. Elles trahissent le but culturel auquel elles sont destinées en fonctionnant de manière tribale, il faut faire partie du clan pour qu’on s’intéresse à vous. Mais je garde l’espoir car les mentalités évoluent.

Interviewer : Maintenant, les berbères ont leur télévision, qu’en pensez-vous?

B. Saci : C’est tout simplement génial et j’espère qu’il y en aura d’autres car c’est la condition pour la qualité. Je souhaite à BRTV une longue vie car pour le moment c’est bien le seul espace ouvert à toute la création artistique. C’est véritablement un instrument de promotion de notre culture amazighe. Et tous les berbères ont le devoir d’y adhérer car il faut lui donner les moyens de se construire.

V. Thibert : La langue berbère pour des raisons historiques manque de termes abstraits, que pensez-vous des néologismes?

B. Saci : Je pense qu’il faut se méfier des néologismes tant que tamazight n’est pas officialisée, car c’est seulement là qu’on lui donnera les moyens de se construire. Si ces conditions sont réunies, les linguistes pourront faire des recherches approfondies. Certains néologismes utilisés aujourd’hui pourraient alors s’avérer faussés.

V. Thibert : Je sais que vous vous produisez vous-même. Pourquoi l’autoproduction? Est-ce que cela veut dire que vous avez du mal à percer?

B. Saci : L’avantage c’est d’être indépendant même si cela a sa part de difficultés et souvent de marginalité. L’inconvénient est qu’on ne peut pas trouver mes produits partout, c’est le prix à payer si l’on veut garder sa liberté de création et ne pas entrer dans les filières conventionnelles de publicité et de promotion. Ce site internet me
permettra de toucher tant d’horizons, l’internet est un outil extraordinaire et sans frontière. Quant à percer je ne me pose même pas la question et cela m’est égal en vérité. Je suis un poète, j’écris, je compose, voilà tout! Quant à ceux qui se demandent pourquoi je suis tant attiré par la musique traditionnelle, je le fais car c’est la source, et c’est seulement là que je me désaltère. Je le fais sans complexe. Il ne faut pas oublier que l’avenir se construit avec la connaissance du passé.

V. Thibert : Alors qu’est-ce qui vous motive?

B. Saci : Ce n’est ni l’argent, ni la célébrité, ni la gloire. Je tire l’inspiration de mon vécu, d’une quête intérieure, je sème des poèmes libres, bravant parfois les tempêtes. J’écris en kabyle et en français, je mets ces deux langues sur un même plan d’égalité. Les deux sont pour moi langue du coeur et de l’esprit.

V. Thibert : Quel regard portez-vous sur la chanson kabyle d’aujourd’hui?

B. Saci : Je porte un regard plutôt positif malgré un individualisme grandissant qui est lié plus au matérialisme et à la société de consommation. Il y a malheureusement peu de manifestations culturelles. Les galas que l’on a l’habitude de voir à Paris sont plus des galas  » business « , des galas de divertissement. Ce qui me révolte c’est de voir certains individus sans scrupule portés par l’appât du gain ou suivant une certaine mode éphémère, contribuer à asphyxier leur culture en ne montrant que la partie folklore. On a habitué les gens à ne venir que pour danser, transformant ainsi ces rencontres en pistes de danse. Il est regrettable que certains se prennent pour des  » stars  » oubliant que la langue tamazight dans laquelle ils chantent lutte pour sa survie, ces comportements sont heureusement assez rares. L’art doit se préserver. Il y a maintenant une prise de conscience, les mentalités ne peuvent qu’évoluer. Il y a beaucoup de créateurs, ce qui montre que la langue tamazight est plus que jamais vivante. Mais malheureusement très peu d’artistes arrivent à vivre de la chanson.

V. Thibert : Il est vrai que beaucoup d’artistes ont un travail parallèle car il est difficile de vivre de son art.

B. Saci : Oui, c’est le cas pour l’art en général. mais vous savez nous avons peu de moyens de promotion.

V. Thibert :  Vous faîtes un constat assez pessimiste !

B. Saci : Oui mais c’est en décrivant les choses telles qu’elles sont qu’on évoluera. En plus, il est difficile d’avoir accès aux médias français, ce sont eux qui rémunèrent. Les médias franco-maghrebins ne rémunèrent pas car eux-mêmes ont souvent très peu de moyens. Rares sont les artistes
kabyles qui perçoivent des droits d’auteurs. Il faut saluer le courage des artistes qui continuent à créer malgré d’immenses difficultés.

V. Thibert : Où écrivez-vous?

B. Saci : J’aime beaucoup flâner dans Paris, les deux rives, Ménilmontant… J’aime écrire dans les cafés, ce sont des endroits où on peut observer des gens de différentes couches de la société, où chacun y laisse un peu de son vécu. J’aime les cafés populaires car je m’y sens bien. J’écris surtout la nuit car la nuit est l’amie des poètes.

V. Thibert : Vous avez aussi écrit deux petites pièces, deux sketchs qui se déroulent dans un café. Slimane Azem l’a aussi fait. L’avez-vous fait pour lui ressembler?

B. Saci : Non, la raison principale est mon intérêt pour le théâtre et la comédie. J’ai beaucoup d’admiration pour Slimane Azem mais aussi pour Fernand Raynaud (1926-1973), Fernandel (1903-1971), Bourvil (1917-1970) et Raymond Devos (né en 1922). Quant aux cafés, ce sont des lieux de rencontres idéals, sans discrimination, les gens sont naturels, chacun apporte sa différence. Slimane Azem excellait dans l’écriture de sketchs, je n’ai pas la même prétention. Mais écrire des sketchs m’amuse beaucoup. On peut rire de tout, même des sujets les plus graves. Le comique permet souvent de mieux faire passer un message.

V. Thibert : Merci pour cet entretien, on a découvert votre chemin si tortueux.

B. Saci : Je ne suis qu’un bohème, et les vents me giflent ça et là, dans Paris je sème des poèmes en kabyle et en français. Ainsi va notre existence.


Entretien réalisé par V. Thibert
A Paris, le 19 octobre 2002.