L’Algérie habite mon cœur et mon esprit

 

« L’Algérie habite mon cœur et mon esprit »

 

Auteur, compositeur et interprète de ses chansons, Brahim Saci est un célèbre chanteur kabyle, connu en Algérie, mais surtout en France où il vit depuis l’âge de 11 ans.

La presse algérienne le surnomme L’incarnation de Slimane Azem, tellement sa manière de chanter ressemble à ce monument de la chanson nord-africaine.

Ces deux artistes chantent énormément sur l’exil et la nostalgie du pays natale.

Saci est aussi un grand poète, un dessinateur et un ancien journaliste qui a fait ses preuves dans nombre de radios.

Dans cet entretien exclusif, ce talentueux artiste nous livre des secrets sur ses œuvres magiques, mais aussi sur la chanson algérienne et bien d’autres questions artistiques et actuelles.

Vous êtes auteur compositeur et interprète de vos chansons.
Peut-on connaître le secret de cette polyvalence ?

C’est certainement la passion, je suis un homme passionné qu’un rien émerveille; où que je sois l’inspiration peut souffler comme un vent bienfaiteur.

La poésie fait partie de ma vie depuis l’enfance, l’art de la rime, ce don de Dieu peut me visiter dans la rue, dans un bus, dans le métro ; je peux écrire même dans la foule car j’arrive à me détacher d’une certaine réalité comme pour rentrer dans une autre réalité parallèle où tout n’est que Art et volupté…

La musique chaâbi, quant à elle, habite en moi dans l’âme, le cœur et l’esprit: mon père m’a permis de découvrir Slimane Azem, ce créateur génial, poète, chanteur, fabuliste, dramaturge qui a bercé des générations et des générations d’émigrés.

Après il y a évidemment le travail; sans le travail le talent ne peut pas suffire, car il ne pourra s’exprimer entièrement. Il faut dans bien des cas se fatiguer, aller au plus profond de soi-même pour en tirer le meilleur, être un peu perfectionniste pour aboutir à des choses abouties.

Toute mon enfance fut bercée par les chants et la poésie de Slimane Azem, émerveillé par la richesse mélodique et la force du verbe de celui-ci, je ne cesse de m’y référer comme à une source salutaire. Slimane Azem est pour moi un maître et un père spirituel. Plus tard, la découverte de Dahmane El Harrachi a renforcé mon amour pour la musique chaâbi.

D’autres artistes m’ont influencé et continuent de m’influencer aussi bien dans l’âme poétique que dans la création musicale : Youcef Abdjaoui, Allaoua Zerrouki, Cheikh Arab, Ahcene Mezani, Matoub Lounès, El Hasnaoui, El Anka, Kamel Messaoudi, pour la chanson algérienne, Brel et Brassens pour la chanson française. Un bagage culturel riche et varié est nécessaire au créateur.

Que représente justement la poésie pour vous ?

En kabyle, le poète c’est celui qui éclaire.

Dans la Grèce antique toute expression littéraire était qualifiée de poétique comme c’est également le cas dans la culture Kabyle, où le poète est celui qui manie le verbe ou qui a l’art de manier le verbe.

La langue kabyle est elle-même empreinte de poésie. La poésie est la première expression artistique et le genre littéraire le plus ancien de l’humanité.

La poésie reste un mystère; la poésie est l’âme des choses, l’âme profonde des choses. Sans la poésie, la saveur de la vie elle-même n’est plus pareille. La poésie nous aide à supporter les difficultés de la vie, à relativiser leur importance.

La poésie nous aide à avancer, elle nous permet d’aimer les autres, ce qui est magnifique. Elle nous permet aussi de voir la beauté du monde quand on sait l’approcher avec amour.

Même si vous avez une originalité, vous ressemblez à Slimane Azem dans vos œuvres. D’où vient cette similitude ?

Je ne saurais le dire exactement; ma légère ressemblance avec Slimane Azem est peut-être un miracle, mais pour espérer approcher la poésie de Slimane Azem il faut soi-même ciseler le verbe et l’élever au-delà des cimes.

Mais Slimane Azem est un monument de la musique algérienne et de la musique mondiale que personne ne peut réellement imiter ou égaler.

Mon admiration sans bornes pour Slimane Azem, mon intérêt pour tout ce qu’il a fait, m’ont permis d’aller un peu sur ses traces et je suis ému quand on me dit que je ressemble à Slimane Azem. C’est un grand honneur pour moi.

A ce jour, Slimane Azem n’est pas reconnu à sa juste valeur dans son pays. Pourquoi ?

Slimane Azem est incontournable dans le domaine de la chanson nord-africaine.

Personne ne peut l’occulter. Même banni des médias de son pays durant des années, il n’a jamais été oublié par ceux qui l’adorent, et il n’a jamais cessé de chanter, d’aimer l’Algérie. Dans un de ses plus beaux poèmes composés vers la fin de sa vie, il disait :

Je me rappelle cette nuit d’orage
Entouré de mon père et de ma mère
En exil dès mon jeune âge
J’ai préparé mes affaires
Pour mon premier voyage
M’exiler au-delà des mers

Je revois d’ici mon village
Et tous ceux qui me sont très chers
Pour moi ce paysage
Est le préféré de la Terre

L’Algérie, mon beau pays
Je t’aimerais jusqu’à la mort
Loin de toi, moi je vieillis
Rien empêche que je t’adore

Avec tes sites ensoleillés
Tes montagnes et tes décors
Jamais je ne t’oublierais
Quelque soit mon triste sort

Seul, je me parle à moi-même
J’ai failli à mon devoir
J’ai mené une vie de bohème
Et vécu dans le cauchemar
Quand je chante ce poème
Je retrouve tout mon espoir

L’Algérie, mon beau pays
Je t’aimerais jusqu’à la mort
Loin de toi, moi je vieillis
Rien n’empêche que je t’adore
Avec tes sites ensoleillés
Tes montagnes et tes décors
Jamais je ne t’oublierais
Quelque soit mon triste sort.

Un poème d’une force et d’une profondeur inouïe qui en dit long sur l’exil amer et la souffrance de l’éloignement du pays natal.

Slimane Azem est un grand artiste mais c’est aussi un esprit libre qui dit l’essentiel, qui parle aussi de la nécessité de la liberté, de la justice sociale, de la démocratie, où chaque Algérien aura sa place dans la diversité culturelle et linguistique.

Ces idées continuent à gêner certains mais le jour viendra bientôt où ces belles valeurs viendront naturellement et s’imposeront.

Vous vivez en France, mais vous-êtes toujours attaché à votre pays. Parlez-nous de cette passion de la terre natale ?

Je vis en France depuis près de 40 ans mais je n’ai jamais coupé les ponts avec mon pays natal. Chaque année je viens une ou plusieurs fois en Algérie pour me ressourcer.

Ce pays, ma Kabylie natale, sont mon oxygène. L’Algérie, c’est le pays de mon enfance et l’enfance ne s’oublie jamais.

L’Algérie habite mon cœur et mon esprit. Loin d’elle nous sommes emprunts de nostalgie quand ces années magiques de l’enfance reviennent pour nous apporter les senteurs de jeunesse où tout n’était que paix et sérénité auprès de ses parents dans la chaleur du foyer.

Loin d’elle, ces images reviennent et tournoient comme un tourbillon dans la tête et nous plongent dans un spleen baudelairien qui engendre une douleur de l’âme.

Paradoxalement, cette nostalgie et ce spleen sont un aliment pour l’expression artistique.

L’exil est le thème qui revient souvent dans vos poèmes. Est-ce une souffrance inguérissable ?

L’exil est toujours amer. Avec le temps on fait semblant de le supporter mais c’est toujours une blessure dont on ne guérit jamais. Mais l’exil est également un chemin vers la sagesse, vers le recul, vers le questionnement profond.

L’exilé est comme un arbre qu’on déracine et qu’on tenterait de replanter ailleurs, même s’il reprend vie, il aura toujours le mal du pays.

Le drame est qu’à l’exil apparent s’ajoute l’exil intérieur du poète, l’incompris, l’esseulé. On peut dire que ma souffrance est double. Si l’exil nous étouffe peu à peu en France, où l’étranger est un bouc-émissaire qu’on montre du doigt à chaque crise sociale ou problème de société, de retour au pays natal nous sommes confrontés à un étouffement d’un autre ordre encore plus dévastateur.

On se rend vite compte que l’oxygène qu’on est venu chercher se raréfie inexorablement dans ce pays natal qui peine à se démocratiser, on ressent donc vite le désir de repartir. Un pays qui mérite tellement mieux et qui pourrait mieux faire.

Il suffirait d’un soubresaut des intelligences algériennes, je sais qu’il y en a, pour construire un avenir meilleur. Je me sens comme un écorché vif qui a l’impression de n’être nulle part chez lui.

Pourquoi la plupart des intellectuels algériens établis en France peinent à s’imposer ?

Il est difficile en France d’être reconnu en tant qu’intellectuel si on n’est pas dans le politiquement correct. Les intellectuels algériens dont on parle en France sont souvent ceux qui épousent les idées dominantes.

Si l’intellectuel algérien n’a pas véritablement sa place en France c’est aussi parce qu’il n’a pas su s’organiser et se constituer en réseaux comme le font d’autres communautés.

Sans cela il ne peut avoir une visibilité médiatique et peser sur la scène politique. Dans la lutte pour la survie, au lieu de s’unir pour constituer une force pour s’entraider, ces intellectuels restent dispersés et les rares réussites restent individuelles.

Que peut-on dire de la chanson algérienne actuelle ?

La chanson algérienne est très riche et variée. Elle se décline en plusieurs langues et en plusieurs styles. Peut-être que les meilleurs chanteurs algériens ne sont pas toujours les mieux médiatisés.

Chaque région de ce beau pays a son style musical, mais ces styles musicaux ne sont pas assez visibles malheureusement. Il faudrait seulement plus de moyens pour permettre aux nombreux créateurs de chaque région d’Algérie de s’exprimer et vivre de leur Art.

Nous voyons quelques artistes qui courtisent le pouvoir monopoliser la scène artistique, je pense qu’il devient urgent d’arrêter ces pratiques et d’ouvrir la scène aux nombreux créateurs algériens. Les temps de la pensée unique sont révolus, le 21ème siècle est un siècle d’ouverture et de liberté.

Quelle est la place de la culture en Algérie ?

La culture Algérienne est d’une richesse et d’une diversité extraordinaire. Il suffit de parcourir le pays pour se rendre compte de cette diversité, de cette richesse, des couleurs, où chaque région de ce vaste et beau pays a sa couleur et sa particularité culturelle.

La culture n’a hélas jamais été la priorité de ceux qui dirigent l’Algérie et pourtant c’est la culture qui va sauver ce pays !

Quand je suis en Algérie je me rends vite compte du désert culturel, le constat est facile à faire, il n’y a quasiment plus de cinémas et les théâtres sont rares.

Il y a tant à faire dans la production théâtrale et cinématographique, et il faudrait aussi créer une agence nationale pour les artistes pour leur permettre comme en France d’être rémunérés lorsqu’ils ne travaillent pas et revaloriser le statut de l’artiste.

Il faudrait créer des conservatoires de musiques et des centres de loisirs et d’animation pour enfants et adultes dans chaque commune pour permettre aux écoliers d’avoir des activités extrascolaires et aux adules d’avoir une pratique artistique Quand un enfant sort de l’école, il va au conservatoire ou au centre d’animation et de loisirs. Comme cela se fait en France.

Quel est le dernier livre que vous avez lu ?

En fait j’en ai lu deux : Le dernier roman de Youcef Zirem « L’homme qui n’avait rien compris « publié aux éditions Michalon. Un beau roman dont l’histoire se déroule entre Alger et Paris, dont je suis l’un des personnages.

«Histoire de Kabylie» de Youcef Zirem aux éditions Yoran Embanner.

De l’antiquité à nos jours. J’ai eu la chance de m’exprimer dans ce fabuleux livre.

Quels sont vos projets artistiques ?

Les projets foisonnent dans ma tête. Mais les obstacles de la vie et ses tourments retardent leur publication.

J’écris pourtant et compose beaucoup. Tant bien que mal j’essaie de mener à bien ces projets.

J’ai en fait deux albums de 16 chansons qui sont presque prêts, mais dans un souci de perfection ils sont encore dans mes tiroirs.

Mais je pense qu’ils arriveront bientôt à maturité pour le bonheur de mon public!

Entretien réalisé par Mohand-Cherif Zirem
L’Echo d’Algérie, du 19 décembre 2013.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *