Rencontre avec le célèbre chanteur Kabyle Brahim Saci

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Rencontre avec le célèbre chanteur Kabyle Brahim Saci

« La difficulté de vivre et l’exil intérieur ont développé en moi la sensibilité artistique »
Brahim Saci est l’un des plus grands chanteurs kabyles. Sur les traces de Slimane Azem, il continue de produire des oeuvres merveilleuses.
Ce talentueux chanteur préfère s’exprimer artistiquement au lieu de « se montrer » dans la presse, mais il a accepté de nous accorder cet entretien en exclusivité.
Brahim nous parle du monde fabuleux de la création et nous raconte son parcours mouvementé.

Le courrier d’Algérie :

Vous êtes intellectuel, vous avez fait des études poussées. Mais c’est la chanson qui vous captive le plus. Comment êtes vous venu au monde fabuleux des mélodies ?

Brahim Saci :

J’ai quitté le village à l’âge de 10 ans pour venir en France; mon premier voyage fut déjà un déracinement douloureux. Toute ma scolarité en France fut un parcours du combattant. J’avais pour seule amie ma solitude.
A mon arrivée, je ne maîtrisais pas très bien la langue française, j’ai fait une année de primaire à l’école Eugène Varlin à Pierrefitte-sur-Seine qui n’a pas été sans difficultés mais j’ai eu la chance rencontrer des gens d’exception comme le directeur de cette école, le défunt Jean Dalarun, qui a toujours eu une oreille attentive pour moi, toujours souriant, un sourire et une attention qui me faisaient oublier ma solitude intérieure.
Une institutrice aussi, remarquable, madame Chariot, qui souriait quand je la tutoyais ; toujours un mot gentil…
J’avais laissé au village un instituteur de français Mouhoune, tout aussi remarquable, qui m’a beaucoup encouragé. J’ai gardé une lettre qu’il m’a envoyée en 1977 où il m’écrivait « …..
Si Brahim, je sais que ta famille te manque mais ouvre les yeux, tu es dans le pays des lumières? » Ces mots sont restés gravés dans ma tête.
La difficulté de vivre et l’exil ont développé en moi la sensibilité artistique.
J’étais donc poète adolescent comme l’était Arthur Rimbaud.
Les poèmes m’aidaient à surmonter ma solitude.
L’école m’a permis de découvrir la littérature française avec les poètes qui m’ont le plus influencé.
Slimane Azem (1918-1983) a éveillé en moi l’amour de la mélodie et m’a amené à découvrir          le chaâbi (musique populaire algérienne, musique modale qui prend sa source dans la musique arabo-berbéro-andalouse, les influences nombreuses de cette ; musique en font la richesse.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Il y a bien sûr le vécu, l’expérience personnelle, qui est la source où s’abreuvent, en premier, le poème mais aussi la vie et tout ce qui entoure le poète, les bouleversements et les tourments de l’époque.
Les poètes qui m’ont inspiré et continuent de m’inspirer sont évidement Si Mohand U Mhand, le poète légendaire kabyle du 19 ème siècle (1845-1906) puis Slimane Azem poète tout aussi légendaire (1918-1983) et tous ceux qui m’ont inspiré un jour ou l’autre, Pierre de Ronsard (1524-1585), Joachim du Bellay (1522-1560), Théophile Gautier (1811-1872), Charles Baudelaire (1821-1867), Paul Marie Verlaine (1844-1896), Arthur Rimbaud (1854-1891), Rainer Maria Rilke (1875-1926), Guillaume Apollinaire (1880-1918), Jules Supervielle (1884-1960), Jacques Prévert (1900-1977).
Paris est aussi une ville qui m’inspire beaucoup ; cette ville qui ne dort pas est l’amie des poètes.
J’aime les petits cafés populaires où il me semble parfois voir l’ombre de Baudelaire prendre un verre avec la misère.
Une certaine vie de bohème est un aliment indispensable à la création.
Vous avez travaillé comme animateur dans des radios en France.
Parlez-nous de vos expériences radiophoniques ?

Oui, c’est vrai, mais ce ne fut pas une expérience heureuse ; j’ai découvert les petites luttes claniques misérables où les uns sont payés alors que d’autres travaillent des années bénévolement.
Les responsables de ces radios jouaient souvent sur la sensibilité militante des animateurs ; on leur disait que c’est pour la cause pour les faire travailler gratuitement.
Les uns se sont enrichis, les autres ont fini au RMI (revenu minimum d’insertion).
J’ai animé quelque temps à Radio beur en 1992, après avoir fait un stage de technicien réalisateur animateur.
Les responsables m’avaient promis de m’intégrer à l’équipe des salariés et ce qui n’a jamais été fait.
J’ y ai travaillé souvent et toujours bénévolement.
Cela m’a permis aussi de passer sur les ondes ma propre programmation, ce fut le seul réconfort.
J’ai aussi présenté des rubriques littéraires dans une radio à Persan, Bellovaque FM, dans la banlieue parisienne de 1993 à 1996, dans une émission hebdomadaire en kabyle présentée par le poète Moh Cherbi, puis à Beur FM de 1996 à 1997 où j’ai collaboré avec Moh Cherbi dans son émission « Culturum », un forum culturel.
Je présentais des rubriques sur l’histoire antique des berbères et parfois des rubriques sur la littérature et la poésie berbère.  De 1999 à 2002 à Radio France Maghreb, j’ai collaboré avec Said Kejat dans son émission culturelle hebdomadaire où je présentais des pages sur l’histoire antique des berbères à partir de l’installation des phéniciens au 9e siècle avant Jésus-Christ sur les côtes berbères.
Voilà un long parcours radiophonique. Je ne me suis rendu compte sur le tard, candide que j’étais, qu’il n’y avait aucune perspective d’évolution dans le milieu maghrébin en France, après toutes ces années d’expérience radio ; triste constat ! Non seulement ce milieu n’offre aucune perspective , mais on vous oublie sans même un merci de la part des responsables des radios. J’aimais l’animation radio surtout de minuit à 6h, car le monde de la nuit est fascinant si c’était à refaire j’aurais essayé de travailler à Radio France.
Une fois, grâce à une relation, une occasion s’est présentée pour une place de journaliste, avoir une licence et moins de 30 ans, la première condition était remplie mais j’avais plus de 30 ans et le destin en a voulu autrement.

Vous chantez comme Slimane Azem, même si vous avez votre propre originalité.
La presse algérienne vous surnomme : l’Incarnation de Slimane Azem.
Que représente pour vous ce grand homme ?

Slimane Azem est un grand humaniste, grand poète philosophe visionnaire.
Il fut une légende de son vivant, comme l’était avant lui le barde kabyle du 19ème siècle Si Mohand U Mhand, les deux ont eu un destin tragique : Si Mohand U Mohand a été poussé sur les routes de l’errance pour sauvegarder son statut de kabyle libre, refusant toute autorité coloniale, après la destruction de son village, la confiscation de ses terres, le massacre et la dispersion des siens par l’armée coloniale.
Poète errant composant sur les routes, dénonçant le nouvel ordre dicté par l’occupant.
Slimane Azem fut aussi le verbe libre et vrai. Admiré par les millions de kabyles qui voyaient en lui l’héritier de Si Mohand U Mhand.
Slimane Azem a dénoncé le colonialisme, a chanté la joie de l’Indépendance et les désillusions du Parti unique, d’un autoritarisme qui allait s’attaquer aux libertés démocratiques et tenter de balayer la langue berbère plusieurs fois millénaire.
Poète engagé, il disait haut ce que le peuple pensait tout bas ; il était le porte-parole du peuple kabyle pendant plus de 50 ans.
En 1967 il fut officieusement, selon les dires de certains, interdit d’antenne des radios algériennes, et considéré comme persona non grata par la presse.
La loi du silence était tombée, les uns ayant peur pour leur place pour défendre leur maigre salaire, d’autres par zèle pour espérer s’attirer les faveurs du pouvoir ont semé la rumeur d’une interdiction officielle qui n’en était pas toujours d’après ces mêmes dires ; mais vu la facilité avec laquelle la rumeur s’imposait partout cela arrangeait le pouvoir qui n’attendait que l’occasion pour museler cet artiste légendaire au talent inégalable.
On peut mettre un oiseau en cage, mais on ne peut pas l’empêcher de chanter.
Le poète »… hante la tempête et se rit de l’archer… » disait si bien Baudelaire. La chanson de Slimane Azem »  l’Epreuve des trois chiens  » nous éclaire un peu il s’agirait de deux artistes en vogue à l’époque auxquels Slimane Azem faisait de l’ombre et d’une personne influente de la radio    Chaîne 2.
Ces personnes auraient ajouté le nom de Slimane Azem au stylo sur une circulaire.
Mais on peut émettre des doutes quant à cette interdiction qui a duré plus de 20 ans, et qui ne serait pas officielle ! A l’époque, le nom même de Slimane Azem pouvait attirer les foudres de certains chefs et sous-chefs ; l’autocensure était alors partout afin de plaire à la cour.
Nous pouvons dire qu’il y a une responsabilité collective pour n’avoir rien fait pour tirer au clair cette censure à l’encontre de celui qui a si bien dénoncé le colonialisme  » fegh ay ajrad tamurtiw  » et qui a prédit la joie de l’indépendance en 1958 « Idehr-ed wagur ».
Cette terrible censure des médias algériens a conduit le grand Slimane Azem à un exil forcé, puisque se sentant indésirable chez lui en Algérie. L’exil l’épuisera à petit feu jusqu’à sa mort à Moissac, dans le sud-ouest de la France en 1983 des suites d’une longue maladie.
La lumière reste à faire pour que les vrais responsables de ce drame soient connus et rendent des comptes, un drame qui a tué le plus grand poète algérien du XXe siècle, puisque séparer un artiste de son peuple, de sa terre, est pire que la mort.
Les fables des anciens sont riches d’enseignements et nous éclairent aujourd’hui,  » …quand les lions sont enchaînés les hyènes sont décorées…  » nous voyons un peu partout dans le monde comment les mensonges sont glorifiés.
Un tel personnage poète légendaire, homme de convictions, libre et vrai, ne pouvait que susciter mon admiration. Ma légère ressemblance avec lui est une bénédiction. Chaque fois que j’écris et que je compose une musique, je pense à lui ; quand je chante les gens pensent aussi à lui. C’est pour moi une grande joie.

Vous vivez en France depuis l’âge de 10 ans. Comment voyez-vous votre terre natale avec la distance et l’éloignement ?

Je suis attentif à tout ce qui se passe en Algérie, en France, nous vivons le racisme au quotidien. Il est difficile d’être reconnu à sa juste valeur. La plupart des universitaires d’origine étrangère se perdent dans des petits boulots mal rémunérés. Il y a l’exil intérieur du poète et la souffrance du déracinement.
En France, quel que soit votre bagage culturel universitaire, la société est toujours là pour vous rappeler que vous êtes d’ailleurs, pourtant ne sommes-nous pas tous d’ailleurs ?
Quand j’étais plus jeune, je pensais, qu’avec le temps, le racisme disparaîtrait et que les mentalités évolueraient, hélas plus de 30 ans après, triste constat, la société française s’est quelque peu radicalisée et a tendance à se refermer sur elle-même.
De Paris, on rêve d’une Algérie démocratique où chacun pourrait vivre libre et heureux dans la diversité culturelle et linguistique amazighe. Il y a des choses qui se font mais c’est si peu quand on voit l’attente de la population qui s’appauvrit de plus en plus. Cela est pour moi une souffrance de plus.  De paris, je vois le pays natal avec optimisme et pessimisme, espoir et désespoir.
Seule une véritable démocratie peut sortir de l’ombre ce beau pays au passé berbère, plusieurs fois millénaire.
Pour que l’Algérie puisse peser parmi les plus grandes puissances de ce monde, il appartient à tout le peuple algérien de prendre son destin en main et construire enfin une vraie démocratie avec une justice sociale, où chacun trouverait sa part et sa place.

On dit que Paris est la capitale culturelle du monde. Que représente pour vous cette ville lumière ?

Paris est avant tout, pour moi, ville du coeur et de l’esprit. Paris est la ville-lumière, c’est une ville extraordinaire qui est à l’écoute de ses citoyens. C’est une ville qui ne dort jamais, c’est la ville des poètes, des philosophes, des penseurs, des écrivains. C’est une ville où la culture est à la portée de tous.
Chaque arrondissement a son conservatoire municipal, il y a aussi à Paris un conservatoire national à rayonnement régional (C R R) et un conservatoire national supérieur de musique (C N S M).
Chaque conservatoire a un orchestre, il y a aussi des grands orchestres, l’orchestre de Paris, l’orchestre national, l’orchestre national d’Ile de France, radio France aussi possède un orchestre.
Il y a un centre culturel, un centre d’animation et de loisirs dans chaque arrondissement, qui accueillent des milliers d’enfants et d’adultes pour des pratiques musicales et sportives.
Il y a 37 piscines municipales, environ 65 salles de spectacle. À travers 58 établissements de prêt (dont une Réserve centrale) répartis sur les 20 arrondissements de la capitale et des bibliothèques spécialisées en musique, arts, histoire, etc.
Le réseau municipal offre un éventail très riche des différentes formes d’expression culturelle.
L’accès aux bibliothèques municipales est libre et ouvert à tous.
L’emprunt des imprimés (livres, revues, BD, partitions) et des méthodes de langue est gratuit.
Avec plus d’une centaine de salles, Paris jouit d’une offre théâtrale extrêmement riche et variée.
Paris dispose aujourd’hui d’un patrimoine de salles de cinéma exceptionnel.
En 2006, on dénombre 88 établissements cinématographiques (376 écrans, dont 150 écrans indépendants et 89 classés Art et Essai) et plus de 27 millions de spectateurs.
Paris joue depuis toujours un rôle primordial dans la diffusion du cinéma : la qualité et la densité de son parc de salles, le nombre de films offerts chaque semaine (en moyenne 500) à tous les types de public, c’est la capitale de tous les cinémas.
Paris c’est aussi la liberté, c’est la ville des rêves.
Mais derrière ses lumières se cachent bien des ombres.
Même avec un salaire moyen on y vit péniblement.
La cherté de la vie et le prix des loyers inabordables dépassent le salaire minimum garanti.
Il faut gagner 3 fois le prix du loyer pour pouvoir espérer trouver un logement chez le privé. Il est pratiquement impossible pour une personne d’origine étrangère de trouver un logement chez un privé, sa seule chance est d’obtenir un logement de l’habitat public, ce qui est d’une chance sur un million. Ce qui fait fuir les populations parisiennes les plus fragiles, on voit ainsi disparaître le Paris populaire que j’ai connu dans mon enfance, qui a fait la beauté de cette ville pendant des siècles.
Mais on y côtoie encore presque toutes les cultures du monde, ces cultures ne sont malheureusement pas visibles dans le champ médiatique.
En ce qui nous concerne, les médias maghrébins ne rémunèrent pas, ce sont les médias français qui rémunèrent et nous n’y avons pas accès. Vous voyez le problème !   Paris est aussi une ville kabyle, beaucoup de poètes et chanteurs kabyles ont vécu et chanté à Paris, on peut citer Slimane Azem, Allaoua Zerrouki, Marguerite-Taos Amrouche, Elhasnaoui, Matoub et bien d’autres, sans oublier le grand compositeur Mohammed Iguerbouchène qui a beaucoup travaillé avec l’ORTF (Office de radiodiffusion télévision français ).
La première langue étrangère parlée en France surtout à Paris, est bien le kabyle.
Le plat préféré des Français est le couscous qui est un plat berbère.
Les Kabyles aiment cette ville qu’ils ont contribué à bâtir. Leur présence dans cette ville remonte au 19 ème siècle.
Malgré cela, nous existons à peine, mais les berbères kabyles de France commencent à s’organiser pour une meilleure reconnaissance de la langue et de la culture berbères et une visibilité dans le champ politique et médiatique. Paris célèbre maintenant le nouvel an berbère le 12 janvier de chaque année.
De 1983 à 1990 j’ai dessiné sur toutes les places touristiques parisiennes en tant que caricaturiste portraitiste on peut dire que je connais bien cette ville, j’ai dessiné environ un million de personnes. C’est vraiment la ville des cultures du monde. Il faut seulement aider à l’évolution des mentalités, c’est ce que je fais au quotidien en essayant de montrer l’exemple.
Il est toutefois dommage qu’on soit obligé de légiférer pour tenter de supprimer les discriminations. On a malheureusement créé le concept de  » discrimination positive  » comme si la discrimination pouvait être positive ! Créer un tel concept c’est ne pas respecter la langue française. Je pense que seule l’éducation peut faire évoluer les choses.

Y a-t-il des espaces de rencontres et d’échanges pour les artistes algériens vivant en France ?

Avec la disparition des cafés populaires qui rappellent les cafés maures et les quartiers populaires, les lieux de rencontres s’amenuisent de jour en jour.
Il y a quelques associations, mais ce ne sont pas véritablement des lieux de rencontres. Ce sont plus des lieux qui proposent des activités. Mais au hasard d’une rue, il reste encore quelques gargotes, où on peut rencontrer des artistes de temps en temps, tard dans la nuit. Il y a le centre culturel algérien mais ses activités sont curieusement discrètes. Une majorité d’entre nous ne connaît même pas l’adresse.
J’ai eu la chance de connaître le Paris populaire, où les artistes d’origine algérienne, majoritairement kabyles faisaient l’ambiance de ses quartiers. Il y avait de la musique dans tous les cafés, surtout dans le 18 ème, 19 ème, 20 ème mais aussi 13 ème, 14 et 15 ème, enfin presque dans tous les arrondissements de Paris. Mais la culture berbère surtout kabyle, demeure plus que jamais vivante à Paris.
Les artistes kabyles remplissent les plus grandes salles parisiennes, hélas souvent dans un silence médiatique, mais les choses commencent à changer. Berbère télévision offre maintenant un espace de rencontres, il y a aussi enfin une radio kabyle sur la bande FM à Paris qui va émettre bientôt.

Que pensez-vous de la chanson kabyle actuelle ?

Je dirais que la chanson kabyle se porte bien. C’est l’une des rares musiques à remplir les salles les plus prestigieuses, de l’Olympia au Zénith en passant par le Palais des Congrès et le Cabaret Sauvage qui est une grande salle gérée par un kabyle. Et croyez moi, je sais de quoi je parle. Si la chanson kabyle se porte tant bien que mal à Paris ce n’est pas le cas chez elle! En Algérie, elle manque de moyens de promotion.
Le statut de l’artiste reste à créer.
Nous voyons un peu partout un seul genre s’imposer, celui qui puise dans le folklore, le style festif, c’est une bonne chose mais il faudrait que le ministère de la Culture aide les jeunes créateurs afin qu’émergent les autres styles, dont la chanson à texte.
L’ONDA aussi devrait organiser des festivals comme cela se fait en France, où la SACEM organise des manifestations culturelles et donne des bourses aux jeunes créateurs.
Les régions et les municipalités peuvent aussi apporter des moyens pour la promotion de cette musique. Il faudrait aussi ouvrir un peu plus les médias aux nouveaux créateurs.
Mais dans un pays où l’allocation chômage n’existe pas encore, où la plupart des jeunes se retrouvent sans ressources en quittant l’école où l’université, il est difficile de se donner du temps pour faire une chanson de qualité.
A chaque fois que je sillonne la Kabylie , je suis ébloui par tant de talents cachés.  Si vous ne connaissez personne à la radio ou à la télévision vous n’avez aucune chance d’y passer. L’apparition de radios locales peut aider à une plus grande ouverture. Dans chaque village de Kabylie il y a des talents cachés faute de moyens.
D’ailleurs, j’irais même plus loin, dans chaque contrée de ce formidable pays qu’est l’Algérie il y a des talents insoupçonnés même dans la misère criarde. Il devient urgent de créer une allocation chômage et de donner des moyens pour la création artistique.
Par exemple, financer un projet et l’accompagner dans sa réalisation. J’entends par-ci par-là des gens dire que la chanson kabyle manque de créateurs.
 » D widak yerwan ig hedren akka  » (les gens repus parlent ainsi), mais comme disait cheikh Mohand U Lhocine  » Win yerwan ixdaa Rebbi  » (les rassasiés ont trahi Dieu!).
La Kabylie foisonne de créateurs de talents ce qu’il lui faut ce sont des moyens!

Vous êtes un grand lecteur.
Quel est le dernier livre que vous avez lu ?

Je viens de lire un recueil de poésie  » Les nuits de l’absence « , une poésie profonde de Mohand Cherif Zirem, votre livre (rires), un roman « La vie est un grand mensonge » à lire absolument, on y trouve les dits et les non-dits de la tragédie algérienne, de Youcef Zirem.
Et un livre sur l’histoire  » La conquête française du Djurdjura  » de Omar Kerdja, une page d’histoire vue de l’intérieur. Il est vrai que je lis beaucoup, j’aime la présence des livres. Quand on aime les livres on est jamais seul.
J’aimerais tant que le ministère de la Culture en Algérie trouve le moyen d’amener le livre à portée de tous et qu’on développe aussi le livre et la Bande dessinée pour enfants.

Quels sont vos projets artistiques ?

L’esprit bouillonne et les projets foisonnent, j’écris et compose tant bien que mal. Le fait de travailler dans le champ culturel parisien m’aide beaucoup dans la recherche musicale.
Même si ma musique n’est pas visible j’ai plusieurs albums en suspens.
Devant la difficulté de vivre, la vie n’épargne pas le poète, j’ai souvent pensé me retirer.
La chanson  » Lefjer tameddit »,  » Ad ruhegh  » en disent long… mais la chanson  » Mazal isefra  » laisse entrevoir une fenêtre.
Mais j’espère revenir avec un prochain album pour le plaisir de ceux qui aiment ma poésie.
Sinon à Paris, l’errance et la solitude nous accompagnent. Cette ville froide et chaleureuse aux mille ombres et lumières fait partie de moi, et j’égrène des vers dans ses rues en kabyle et en français que le vent emporte.

 

Mohand Cherif Zirem

le Courrier d’Algérie du 04 et du 05 février 2009