Que représentent pour vous Slimane Azem et Brahim Saci ?

Entretien avec Mohand Cherif Zirem :

«Le secret de la vie est de savoir réinventer le bonheur»

 

Mohand Cherif Zirem est psychologue clinicien et journaliste. Après son premier recueil de poèmes intitulé Les Nuits de l’absence, édité en 2006, il vient de publier deux opus en même temps : L’amour ne meurt pas et Brahim Saci sur les traces de Slimane Azem. Dans cet entretien, notre confrère nous parle de ses nouveau-nés et nous livre sa vision de la littérature et de la vie avec une lucidité singulière.

La Dépeche de Kabylie: Vous venez de publier deux livres en même temps. Pouvez-vous nous les présenter ?

Mohand Cherif Zirem : Le premier livre est un recueil de poésie, intitulé «L’Amour ne meurt pas». Cet ouvrage se compose, essentiellement, de trois longs poèmes : Le premier est un poème d’amour où j’ai évoqué ce noble sentiment humain, non seulement avec ma sensibilité de poète mais aussi avec ma propre lecture psychologique. Le second poème est dédié à l’écriture littéraire, surtout à la poésie. Le troisième est consacré à Béjaïa, une partie enchanteresse et exquise de notre vaste et beau pays, l’Algérie. J’ai voulu marquer une halte poétique pour décrire la beauté de cette région, retracer son histoire et alerter les gens sur les dégradations multiples que connait Bgayet, surtout sur le plan architectural. La perle du Maghreb a tendance à devenir une princesse en haillons. J’ai profité aussi de cette tribune poétique pour crier mon ras-le-bol contre le marasme social et les injustices qui emprisonnent notre pays. Dans mon recueil de poésie, il y a aussi de courts poèmes sur la vie, la beauté, les tourments, la liberté, l’humanisme… Quant à mon deuxième livre «Brahim Saci sur les traces de Slimane Azem», c’est un entretien exclusif que m’a accordé mon ami Brahim Saci, un talentueux poète et un grand chanteur. Brahim m’a parlé sur son parcours artistique riche et mouvementé. Il m’a parlé de Paris, de ses lumières et de ses ombres, de la Kabylie, de sa beauté et sa laideur. En outre, Brahim m’a confié des vérités longtemps occultés sur Slimane Azem, entre autres, la censure qu’on lui a imposée dans les médias algériens, des années durant. En somme, beaucoup de non-dits à découvrir et à méditer.

Vous êtes persuadé que l’amour ne meurt pas ?
Oui, absolument (rires). L’amour peut nous faire souffrir, ou carrément nous éloigner de son éden, mais il ne meurt jamais. Parfois, quand on fait plus attention à la personne aimée, quand on se focalise sur soi-même, en ignorant notre partenaire, les choses peuvent tourner mal. Parfois encore l’absurde nous impose ses lois. Cependant, l’amour comme sentiment sublime ne s’efface jamais. On peut tourner la page, ou tenter de refaire sa vie, mais cet amour restera à jamais gravé en nous. D’abord, la persistance de ce passé présent est remarquable dans la vie quotidienne. Et puis, d’un point de vue psychologique, c’est une certitude car tout notre vécu reste omniprésent dans notre subconscient et notre inconscient. Ces expériences sentimentales peuvent être latentes mais elles se manifestent dès qu’une occasion se présente. La personne humaine est un véritable labyrinthe où le passé, le présent et le futur se mélangent, se marient et se conjuguent à tous les temps et avec un rythme disproportionné.

Que représentent pour vous Slimane Azem et Brahim Saci ?
Da Slimane Azem est l’un des plus grands chanteurs kabyles de tous les temps. Ses mélodies harmonieuses et sa poésie profonde font de lui un immense artiste inégalable. C’est un grand homme qui a chanté l’exil, la liberté et les multiples entraves de la vie. Plusieurs années après sa mort, son œuvre demeure d’actualité et continue d’inspirer la nouvelle génération, comme elle a déjà inspiré Matoub Lounes et tant d’autres génies. Par le truchement de ce livre, je veux aussi rendre hommage à un humaniste singulier qui a été longtemps marginalisé et diabolisé dans la terre même qui l’a vu naître, alors qu’il a toujours aimé son pays, son beau pays. Quant à Brahim Saci, c’est aussi un grand artiste, qui est sur la voie de Da Slimane. Certes, il y a une grande ressemblance entre ces deux artistes, mais Brahim a sa propre originalité dans la forme comme dans le fond. Il suffit de lire sa poésie ou d’écouter ses chansons en Français ou en Kabyle pour palper la touche d’un maître qui tarde à être reconnu à sa juste valeur. L’Algérie d’aujourd’hui fait la promotion de beaucoup d’artistes, lesquels sont sur les limites du bricolage, alors qu’on se contente de donner la parole à des noms connus tout en marginalisant les créateurs singuliers, les jeunes talents. C’est inadmissible.

On dit souvent que vous êtes pessimiste dans vos écrits…
Ce n’est pas vrai. Je suis un grand optimiste dans mes écrits comme dans ma vie. Toutefois, il faut aussi être réaliste pour voir les choses comme elles sont. J’ai écrit sur les violences et les tueries commises en Algérie ou ailleurs. J’ai écrit sur les souffrances que subissent des millions de personnes à travers le monde. Comme j’ai écrit sur la rude condition humaine et l’éternel retour de la guerre entre le bien et le mal. Mais ça ne veut pas dire que je suis pessimiste. Dans ma propre philosophie : Il faut toujours simplifier les choses de la vie. Dans notre existence courte et furtive, il y a des moments difficiles qu’il faut, non seulement dépasser avec bravoure, mais qu’il faut tenter d’éviter dans la mesure du possible. Il y a, en outre, des moments de bonheur dont il faut se réjouir pleinement, tout en tentant de les réinventer sans cesse. Le secret de la vie est de savoir réinventer le bonheur, même durant les périodes difficiles.

Quels sont vos projets d’écriture ?
J’ai déjà plusieurs ouvrages achevés dans trois langues : en Tamazight, en Français et en Arabe (romans, poésies…). J’espère les publier à l’avenir. Comme j’ai des livres en chantiers et des livres que j’écrirai plus tard. Il y a aussi des livres que je ne vais ni écrire ni publier (rires), tout simplement parce que je ne les ai pas rédigés. La littérature, ce n’est pas seulement ces livres qu’on édite mais aussi ces belles paroles et ces pensées profondes qu’on prononce sincèrement, à l’occasion. Ou bien ces pensées inédites restées caverneuses dans notre tête, sans qu’on les partage avec les autres pour une raison ou une autre. Ce n’est pas forcément par manque de générosité mais juste comme ça, car tout doit avoir une raison d’exister, même l’absurde.

 

Entretien réalisé par Tarik Djerroud

La Dépêche de Kabylie du  27 Novembre 2010

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