Un Talent qui attend la reconnaissance dans son pays

Dans la nouvelle génération de chanteurs algériens, on a rarement vu quelqu’un d’aussi préoccupé par le thème de l’exil. Malgré  » une bonne assise  » en France, Brahim Saci ne rate jamais une occasion de chanter ce mal qui a rongé bien des générations avant lui.

S’il chante l’émigration et l’identité, ce natif du village de Tifrit Naît-Oumalek, dans le massif d’Akfadou, c’est que ce troubadour des temps modernes a une référence: le grand Slimane Azem. C’est ce dernier qui, sans l’avoir vraiment connu puisqu’il avait disparu lorsque Brahim Saci était encore adolescent, lui a fait aimer le goût de la chanson engagée. Sauf que, contrairement à ses aînés, Brahim Saci n’est pas un exilé. Il a quitté son village natal presque consentant. Il avait 10 ans lorsqu’il rejoint son père, travailleur en France. Mais les dix années passées au village sont suffisantes, pour lui, afin de créer un lien avec sa terre natale. Ce sont les chants des oiseaux suspendus aux oliviers et aux chênes de sa région qui fredonnent en lui. La vocation est donc innée chez Brahim Saci. Elle est tellement naturelle que malgré un cursus universitaire honorable (licencié en lettres), il n’a pas mis fin à sa passion, la musique. Pour bien montrer son intégration, le chanteur chante désormais en bilingue. Dans certaines de ses compositions, il alterne le kabyle et le français. C’est le cas de la chanson « Ledzayer » ( Algérie) ou  » Leghdar n’watmaten » ( la trahison des frères).

Malgré une présence médiatique plutôt honorable, Brahim Saci n’a pas la reconnaissance qu’il mérite dans son pays d’origine. Il ne s’y est jamais produit, d’ailleurs. Il ne perd pas, cependant espoir pour autant. Il souhaite recevoir une invitation.

En attendant, Dziri l’a fait parler pour vous dans cet entretien passionnant.

Dziri : Vous êtes un chanteur émigré. Vous vous identifiez à un monstre sacré de la chanson algérienne, Slimane Azem. Le parallèle a-il raison d’être 30 ans après la disparition de ce dernier?

Brahim Saci : Près de trente ans après la disparition de ce monument qu’est Slimane Azem, nous n’avons pas encore rendu véritablement hommage à cet homme d’exception. Y a-t-il une rue, un lycée, une université qui porte le nom de Slimane Azem en Algérie? Est-ce que les jeunes  connaissent aujourd’hui l’œuvre de Slimane Azem? Slimane Azem est un grand poète, un grand visionnaire, un grand chanteur, musicien d’exception, mais c’est aussi un homme de principe que nul pouvoir n’a pu corrompre.

C’est pour cela que Slimane Azem sera toujours une référence importante pour moi, et pour de nombreux puristes de l’Art et des principes, aujourd’hui et demain. L’œuvre de Slimane Azem est éternelle.

Dziri : Dans vos chansons, l’exil prend une bonne place. Sentons la même déchirure, la même sensation que les émigrés du siècle dernier? Voit-on cela d’un même œil que l’on soit natif d’Algérie ou de France?

Brahim Saci : L’exil est toujours douloureux, c’est une énorme blessure à chaque époque. Il ne faut pas croire que les émigrés d’aujourd’hui ne souffrent pas, même s’ils souffrent peut-être moins que nos parents qui avaient d’autres inconvénients, comme celui de ne pas savoir lire et écrire, ce qui les rendaient beaucoup plus fragiles, car beaucoup méconnaissaient leurs droits. Ils étaient des proies faciles pour l’arbitraire et la discrimination. Où que l’ont soit, l’exil est toujours une déchirure. Comme je l’ai dit dans la chanson, Le déclin des jours « loin de chez-soi rien n’est facile-s’égare l’existence fragile ». Mais l’exil peut être aussi à l’intérieur de l’âme; on peut vivre dans son propre pays et se sentir exilé. Le poète n’a pas d’époque et est toujours en proie à un exil intérieur, puisque proche de la vérité, il reste l’éternel incompris, un libre penseur qui dérange. Baudelaire disait: « Le poète est semblable au prince des nuées – Qui hante la tempête et se rit de l’archer – Exilé sur le sol au milieu des huées – Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. » Aujourd’hui l’Europe en général se ferme de plus en plus; et l’exil se fait encore plus terrible, mais l’Art et la méditation nous aident à dépasser les affres de l’exil. Souvent c’est l’Art qui me rend à moi même, un retour vers soi salvateur, qui me donne la force de continuer le chemin.

Dziri : Malgré les sorties médiatiques, vous êtes plus connu dans les milieux de l’émigration qu’auprès de la jeunesse algérienne. Comment expliquez-vous cela ? L’introduction de chansons français joue-t-elle un rôle?

Brahim Saci : Je ne sais pas. Mais je crois qu’avec les nouveaux outils de communication, surtout les réseaux sociaux et internet, la jeunesse algérienne me connait aussi. Je suis l’un des premiers chanteurs algériens à avoir un site internet énormément visité depuis des années. Même si les médias français ne me sont pas vraiment accessibles, la communauté algérienne me connait à travers ma présence artistique et sociale. Même si je suis venu enfant en France, je n’ai jamais perdu le lien qui me relie à ma communauté d’origine. Et puis la langue kabyle, ce véhicule extraordinaire de valeurs humaines, m’a permis de saisir la place de notre culture dans le grand gotha des cultures universelles. J’aime aussi la langue française que j’ai apprise au départ grâce aux grands poètes français tels Baudelaire, Rimbaud, Prévert ou encore Paul Eluard. Dans mes chansons, il ya des passages en français, car j’écris aussi en français, c’est un bon mariage avec la sensibilité kabyle.

Dziri : Il n’est pas évident de vivre aujourd’hui de son art. La chanson est-elle pour vous, un métier, ou une passion?

Brahim Saci : Mon but n’est pas de vivre de mon art. Heureusement que mon travail dans le champ culturel parisien me met à l’abri du besoin. La chanson, la poésie, les quêtes artistiques sont pour moi des passions qui me donnent du bonheur. Un bonheur que je partage avec ceux qui aiment ma musique et ma poésie. Cela fait des années que je chante, j’écris beaucoup mais je ne fais pas sortir beaucoup d’albums; je laisse le temps faire les choses.

Dziri : Une question inévitable: Avez-vous un chantier en cours? Y a-t-il une intention ou, tout au moins, un projet de spectacle en Algérie?

 Brahim Saci : J’ai plusieurs chantiers en cours. Au moins deux albums qui sortiront en temps opportun. Pour les spectacles en Algérie, ce n’est pas de ma faute si je ne m’y produis pas. J’ai l’impression que les demandes se font toujours pour les mêmes. Mais ce n’est pas grave; un jour l’Algérie se démocratisera, c’est inévitable, et les choses changeront.

 

Ali Boukhlef

Dziri, de novembre-décembre 2012

Magazine Dziri

 

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